Tag Archives: théâtre contemporain iranien

Sachli Gholamalizad: Le nouveau visage du théâtre contemporain

9 Mar

C’est un récit féroce, sans concession mais aussi d’une immense pudeur que dévoile la sublime actrice iranienne Sachli Gholamalizad dans son bouleversant spectacle autobiographique « A reason to talk ».

(c) Charlie De Keersmaecker copy_0

Sachli Gholamalizad, copyright Charlie De Keersmaecker

La trame? L’histoire d’une famille iranienne quittant son pays à la fin des années quatre-vingt ? Plus précisément, celle d’une mère, accompagnée de sa fille de cinq ans et de son fils à peine adolescent, traversant la Turquie et l’Europe à l’aide d’un passeur pour s’arrêter et s’installer – un peu par hasard d’ailleurs-  en Belgique ? Non, pas tout à fait. Car cette histoire de migration sert de toile de fond, elle est le préambule à la véritable histoire : celle de la relation complexe, incomprise, destructrice entre une fille devenue femme et de sa mère déracinée.

4edb5777ccbc7254651971590db37d5f

Sachli Gholamalizad, copyright Wim Kempenaers

Pour raconter ce double clash générationnel et culturel, la jeune actrice innove par la multiplicité et la disposition des médiums utilisés. Sur une scène sombre et dépouillée, elle est là, de dos, assise à son bureau faisant face à son ordinateur. Trois écrans sont là. Le premier révèle le visage de la jeune protagoniste, tour à tour en colère, anxieuse, triste, émue. Le second, fait apparaître les mots qu’elle tape frénétiquement sur le clavier ( révélateurs de ses pensées immédiates et intimes, de ses interrogations et de ses angoisses).Le dernier écran, le plus grand, c’est sa mère,  assise face caméra, répondant aux questions de sa fille avide de connaître son passé, son histoire, leur histoire.

a_reason_to_talk

scènefoto, A reason to talk, copyright Lucila Guichon

Car Sachli Gholamalizad ne se souvient pas, elle a  « la tête vide ». Elle cherche la vérité. Par moment, sa mémoire se ravive : « Je me souviens de notre maison, de ma chambre, du bruit des vagues »… « A l’époque tout le monde partait vivre au Canada »… « Même le nom de ma ville a changé. Pahlavi est devenu Anzali mais on continuait à dire Pahlavi ».

Dans cette interview, qui prend parfois des airs d’interrogatoires, la mère ne répond pas clairement. «  Vous avez fui à cause de la Révolution? Dis le clairement Maman ! ». « Oui, non, enfin on a pas fui, on était libre. Ce n’était pas vraiment une fuite, on voulait une vie meilleure pour vous ». La tension est palpable entre les deux femmes. La fille ne veut pas être la mère. Et pourtant, cette dernière apparaît douce et forte, humble et fière, essayant de ne retenir de son passé – leur passé- que les meilleurs souvenirs,  les mauvais étant réservés aux oubliettes. Sous couvert d’un Bonheur façade,  la mère avoue s’être sacrifiée pour ses enfants. Des mots qui pèsent lourds quand il tombe dans l’oreille de sa progéniture. Une mère, qui par ses actions et ses choix, sa pudeur et son silence, semble avoir provoqué chez sa fille une déchirure (irréversible?), une immense culpabilité la conduisant à se construire par opposition.

_DSC0293LucilaGuichon

scènefoto, A reason to talk, copyright Lucila Guichon

En attendant, Sachli Gholamalizad a du elle aussi, s’adapter à un pays (la Belgique), à une langue (le flamand), à une culture (occidentale), et à l’absence d’un père durant les deux premières années de leur nouvelle vie en territoire inconnue. Elle évoque sa première amie Véronique qui lui apprend ses premiers mots mais qui lui fait surtout l’apprentissage du « manger flamand », une petite révolution pour celle qui avouera détester le riz, ingrédient incontournable de la cuisine iranienne, servi avec grandiloquence à tous les repas.

Et puis, il y aura ce besoin pressant, urgent et vital à l’adolescence d’être « normale ».  Pour occulter sa culture, son physique et son nom de famille « exotiques », elle fera vite l’expérience de l’alcool, du sexe, et de la drogue. Tout simplement pour être comme « les autres ».

Les clichés auxquels elle a été confrontée? C’est avec beaucoup d’humour que la jeune femme les passe en revue: « Ton père est trop cool de ne pas te faire porter le voile »; « Tu pourrais complètement passer pour une israélienne avec un nez pareil ! » ; « J’aimerai tellement adopter un bébé arménien, ils sont tellement mignons !  » Et bien sûr son prénom, Sachli, de nombreuses fois écorché et glorieusement transformé en « sashimi » ou « salami ».

En se mettant à nu devant nous, la troublante et ingénieuse Sachli Gholamalizad avoue avec courage avoir crée ce spectacle « pour se rapprocher de (sa) mère». Une pièce puissante, salvatrice, profondément humaine qui sonne finalement comme une douloureuse déclaration amour.

Trailer: https://vimeo.com/161317798

 » A reason to talk », Sachli Gholamalizad, Théâtre National, Boulevard Emile Jacqmain, 111-115, 1000 Bruxelles. 8 et 9 mars 2017. www.theatrenational.be

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :