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« Chante avec moi »: l’épreuve du deuil d’Afsaneh Noori

22 Mar

« Chante avec moi » raconte l’impossibilité du deuil quand l’être aimé vous est arraché soudainement, sans préavis. C’était à Bozar ce dimanche 18 mars dans une salle comble.

Photo-Janet

@DR/GR

Elle, c’est Janet. Janet Avanesian. L’histoire qu’elle raconte n’est pas la sienne. C’est celle de sa compatriote Afsaneh Noori la metteuse en scène iranienne de cette pièce de théâtre. Afsaneh ne peut pas être sur scène, ne peut pas manipuler les objets qui ont appartenus à son père défunt, ne peut pas raconter sa propre histoire. Elle en est émotionnellement incapable. Alors sa douleur, sa colère, son inestimable amour, ses souvenirs heureux elle les a précieusement confiés à l’épatante et troublante comédienne iranienne.

Dans la peau d’Afsaneh 

Gamine, elle raconte la complicité qu’elle a avec son père « Papa est content, je cours, on rit, on joue »; la passion de cet alpiniste professionnel, pour la montagne, les randonnées, la nature « Papa m’a toujours dit de ne jamais s’approcher d’un glacier car sa glace n’est pas solide ».  Adulte, elle décrit avec joie ce père qui danse, qui chante, qui la réconforte, qui la fait rire. Mais un jour le téléphone sonne à Bruxelles. C’est Téhéran c’est Maman. « Sa voix est nouée » l’inquiétude s’empare d’Afsaneh mais sa mère la rassure « c’est rien, un de ses nouveaux virus que tout le monde attrape, ta sœur l’as aussi ». Amin, le mari d’Afsaneh se met aussi à agir étrangement après un coup de fil reçu plus tôt dans la journée.  Il est agité, nerveux mais ne dit mot. Le soir il ne tient plus et lui avoue  » ton père a fait une crise cardiaque, il est à l’hôpital. ». Malgré le choc, la jeune femme garde espoir d’une guérison « mon père est sportif, il va s’en sortir » se convainc-t-elle. Elle prie durant trois jours à la demande sa mère jusqu’à ce que celle-ci lui annonce le décès de son père « la mort est pour tout le monde ma fille ». Enceinte de sept mois, Afsaneh ne pourra pas se rendre à Téhéran pour assister à l’enterrement de son père.

Comment faire son deuil quand on ne peut pas dire au revoir ? Après les funérailles, sa sœur lui avoue la terrible vérité : « Papa n’est pas mort d’une crise cardiaque, il était dans la montagne, il a fait une chute. ». Comment faire son deuil quand tout n’est que mensonge? Pendant trois jours Afsaneh prie pour son père qu’elle croit vivant. « Il était avec son groupe d’alpiniste, il a voulu aller sur un glacier ». Comment faire son deuil pour « une mort aussi stupide »? Un glacier ? « On avait pas dit PAPA de ne JAMAIS s’approcher d’un glacier ! ». Comment faire son deuil quand la colère ne vous quitte pas ? Afsaneh lit tout ce qu’elle trouve sur Internet concernant la mort de son père. « Papa est resté 8h vivant sous une cascade glacée avec une rupture des poumons ». Est-ce que l’action de  » faire son deuil » est-il vraiment réalisable? Deux ans après la tragédie Afsaneh avouera qu’il se peut que « la blessure s’estompe mais elle s’est « sédimentée » pour toujours quelque part au fond de moi‘.

Climax

C’est sur une scène dépouillée avec pour seul décor deux chaises blanches et les affaires de randonnées du défunt alpiniste, qu’Afsaneh Noori ne cesse de nous surprendre par le biais d’inventions scéniques étonnantes et détonantes. Mais la metteuse en scène ne se contente pas de nous raconter son propre chagrin, sur un écran défilent les témoignages de personnes d’âges et de cultures différentes décrivant leur propre expérience personnelle face à la disparition brutale d’un proche. Et puis comment ne pas parler de la scène de fin magistralement douloureuse, où Janet (extraordinaire dans sa performance !)  recrée la mort du père d’Afsaneh au son déchirant de cette terrible question  « A QUOI ÇA RESSEMBLE LA MORT PAPA ? »

« Chante avec moi », c’est l’histoire de l’impossibilité d’un deuil certes. Mais c’est bien plus que ça. C’est l’amour d’une fille pour son père, d’une fille en colère contre lui, contre son imprudence qui lui sera fatale. Dans sa fureur d’écrire, de raconter, Afsaneh Noori exorcise sans aucun doute cette douleur inconsolable, dans laquelle elle semble être restée en apesanteur, coincée entre ciel et terre. Mais ce qu’elle nous offre ici est avant tout un poignant témoignage d’amour, un hommage bouleversant à ce père adoré disparu sans crier gare. Une pièce coup-de-poing qui vous laissera K.O.

 

 

« Chante avec moi », d’Afsaneh Noori, Bozar, dimanche 18 mars, 17h.

Afsaneh Noori texte, mise en scène – Janet Avanesian comédienne – Haleh Chinikar assistant(e) – Mohammadamin Zamani technique – Rodrigue Nardone musique

 

Sachli Gholamalizad: Le nouveau visage du théâtre contemporain

9 Mar

C’est un récit féroce, sans concession mais aussi d’une immense pudeur que dévoile la sublime actrice iranienne Sachli Gholamalizad dans son bouleversant spectacle autobiographique « A reason to talk ».

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Sachli Gholamalizad, copyright Charlie De Keersmaecker

La trame? L’histoire d’une famille iranienne quittant son pays à la fin des années quatre-vingt ? Plus précisément, celle d’une mère, accompagnée de sa fille de cinq ans et de son fils à peine adolescent, traversant la Turquie et l’Europe à l’aide d’un passeur pour s’arrêter et s’installer – un peu par hasard d’ailleurs-  en Belgique ? Non, pas tout à fait. Car cette histoire de migration sert de toile de fond, elle est le préambule à la véritable histoire : celle de la relation complexe, incomprise, destructrice entre une fille devenue femme et de sa mère déracinée.

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Sachli Gholamalizad, copyright Wim Kempenaers

Pour raconter ce double clash générationnel et culturel, la jeune actrice innove par la multiplicité et la disposition des médiums utilisés. Sur une scène sombre et dépouillée, elle est là, de dos, assise à son bureau faisant face à son ordinateur. Trois écrans sont là. Le premier révèle le visage de la jeune protagoniste, tour à tour en colère, anxieuse, triste, émue. Le second, fait apparaître les mots qu’elle tape frénétiquement sur le clavier ( révélateurs de ses pensées immédiates et intimes, de ses interrogations et de ses angoisses).Le dernier écran, le plus grand, c’est sa mère,  assise face caméra, répondant aux questions de sa fille avide de connaître son passé, son histoire, leur histoire.

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scènefoto, A reason to talk, copyright Lucila Guichon

Car Sachli Gholamalizad ne se souvient pas, elle a  « la tête vide ». Elle cherche la vérité. Par moment, sa mémoire se ravive : « Je me souviens de notre maison, de ma chambre, du bruit des vagues »… « A l’époque tout le monde partait vivre au Canada »… « Même le nom de ma ville a changé. Pahlavi est devenu Anzali mais on continuait à dire Pahlavi ».

Dans cette interview, qui prend parfois des airs d’interrogatoires, la mère ne répond pas clairement. «  Vous avez fui à cause de la Révolution? Dis le clairement Maman ! ». « Oui, non, enfin on a pas fui, on était libre. Ce n’était pas vraiment une fuite, on voulait une vie meilleure pour vous ». La tension est palpable entre les deux femmes. La fille ne veut pas être la mère. Et pourtant, cette dernière apparaît douce et forte, humble et fière, essayant de ne retenir de son passé – leur passé- que les meilleurs souvenirs,  les mauvais étant réservés aux oubliettes. Sous couvert d’un Bonheur façade,  la mère avoue s’être sacrifiée pour ses enfants. Des mots qui pèsent lourds quand il tombe dans l’oreille de sa progéniture. Une mère, qui par ses actions et ses choix, sa pudeur et son silence, semble avoir provoqué chez sa fille une déchirure (irréversible?), une immense culpabilité la conduisant à se construire par opposition.

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scènefoto, A reason to talk, copyright Lucila Guichon

En attendant, Sachli Gholamalizad a du elle aussi, s’adapter à un pays (la Belgique), à une langue (le flamand), à une culture (occidentale), et à l’absence d’un père durant les deux premières années de leur nouvelle vie en territoire inconnue. Elle évoque sa première amie Véronique qui lui apprend ses premiers mots mais qui lui fait surtout l’apprentissage du « manger flamand », une petite révolution pour celle qui avouera détester le riz, ingrédient incontournable de la cuisine iranienne, servi avec grandiloquence à tous les repas.

Et puis, il y aura ce besoin pressant, urgent et vital à l’adolescence d’être « normale ».  Pour occulter sa culture, son physique et son nom de famille « exotiques », elle fera vite l’expérience de l’alcool, du sexe, et de la drogue. Tout simplement pour être comme « les autres ».

Les clichés auxquels elle a été confrontée? C’est avec beaucoup d’humour que la jeune femme les passe en revue: « Ton père est trop cool de ne pas te faire porter le voile »; « Tu pourrais complètement passer pour une israélienne avec un nez pareil ! » ; « J’aimerai tellement adopter un bébé arménien, ils sont tellement mignons !  » Et bien sûr son prénom, Sachli, de nombreuses fois écorché et glorieusement transformé en « sashimi » ou « salami ».

En se mettant à nu devant nous, la troublante et ingénieuse Sachli Gholamalizad avoue avec courage avoir crée ce spectacle « pour se rapprocher de (sa) mère». Une pièce puissante, salvatrice, profondément humaine qui sonne finalement comme une douloureuse déclaration amour.

Trailer: https://vimeo.com/161317798

 » A reason to talk », Sachli Gholamalizad, Théâtre National, Boulevard Emile Jacqmain, 111-115, 1000 Bruxelles. 8 et 9 mars 2017. www.theatrenational.be

L’émigration: une odyssée racontée par l’iranien Seyed Kamaleddin Hashemi

2 Fév

 

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copyright Margaux Kolly

 

Qu’est-ce que l’émigration ? Le jeune et talentueux metteur en scène iranien Seyed Kamaleddin Hashemi donne son point de vue avec férocité et mélancolie dans sa pièce  » On which wind will you ride », une puissante fable allégorique et polyphonique.

C’est sur une scène minimaliste plongée dans le noir que se tiennent debout alignés les uns à coté des autres, trois hommes et deux femmes. Immobiles, ils semblent attendre quelque chose, quelqu’un. Le hululement sourd de hiboux, le chant discret de grillons et une brise légère semblent suggérer qu’ils se trouvent dans un bois, une forêt, voire une jungle. Ces trois hommes et deux femmes ne parlent pas normalement. Non, ils chuchotent. Ils s’interpellent, se disputent, se réconfortent, se menacent, oui mais toujours en chuchotant.

Le débit de parole est rapide, excessif, les mots sont soufflés avec espoir et frayeur. Se connaissent-ils ? Oui. Enfin non pas vraiment. D’où vient alors cette connivence, cette familiarité ? « Où est Khosro ? Il était derrière nous.. » murmure la jeune maman afghane drapée dans son long voile qui enveloppe son nouveau-né. Puis soudain, les mots susurrés font place à des monologues portés hauts et forts par les protagonistes. C’est leurs âmes qui se révèlent à nous. Ingénieuse invention qui permet de distinguer l’immédiateté de l’histoire qui se déroule devant nos yeux de leur pensée intérieure. «Tous les mêmes ces passeurs. Ils nous traitent comme des chiens ! » s’insurge le plus jeune d’entre eux. « Mon bébé ne manquera de rien » chantonne la Madone – afghane- à l’enfant comme pour s’assurer de la possibilité d’un avenir. A ce moment, parole criée et murmurée s’entremêlent, se nouent, se défont dans la confusion.

Car leur connivence vient de ce voyage du bout de l’enfer qu’ils sont en train de vivre ensemble , celui de quatre iraniens et d’une afghane qui veulent partir de leur pays pour aller s’installer dans un autre. Leur destin est tragiquement lié puisqu’ils ne forment plus qu’un. On devine que le passeur – le fameux Khosro- leur a surement ordonné de se cacher là sans un bruit sans un mot.

La peur au ventre, on retient notre souffle en épiant le moindre mouvement qui pourrait les mettre en danger. Et si le nourrisson se mettait à hurler ? Mais étrangement il n’émet aucun bruit « Mon bébé tu dors ? Fais moi signe que tout va bien » lui supplie sa mère qui au fil des secondes devient de plus en plus pressente. « Khosro lui a donné des somnifères et si la dose était trop élevée ? » s’inquiète-t-elle. Tandis que le rythme s’accélère et que notre rythme cardiaque augmente, Amineh l’autre jeune femme commence à perdre pied, « Je tombe, je vais tomber je n’en peux plus ». Non retiens-toi ! lui somment ses compagnons d’infortune. Bang ! Un coup de fusil résonne dans les airs tandis que la scène se plonge dans une obscurité totale.

Voilà qu’on les retrouve sous une Lune qui a fait son apparition accompagnée d’une musique douce et apaisante. Ils sont toujours cinq mais le nourrisson a disparu. Plus que jamais immobiles et encrés dans le sol, une ombre se dessine à leur pied. Ce sont des arbres. Enracinés dans le sol, ils monologuent sur le printemps, la lune, la vie, leur souvenir. La poésie est à l’honneur. Le silence aussi. Celui de la mort et d’une odyssée qui s’achève dans les ténèbres.

Une pièce poignante qui donne à réfléchir et un jeu d’acteurs époustouflant.

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copyright Margaux Kolly

 

Deux questions à Seyed Kamaleddin Hashemi lors du Q&A à Bozar

Q&A : « La pièce aborde-t-elle la question iranienne de l’émigration ou celle plus universelle ? »

SKH : Le thème est universel. On a voulu s’interroger sur la définition même de l’émigration, du fait de quitter sa terre natale pour aller ailleurs. Dans cette démarche de partir, l’individu voit deux forces opposées s’affronter : d’une part la volonté de quitter son pays d’origine et celle d’autre d’aller dans un autre pays qui peut refuser l’accès. Dans ce cas là, l’individu s’immobilise à un point particulier de son parcours. C’est cette situation statique que nous avons voulu mettre en exergue.

Q&A : « L’histoire est-elle basée sur des faits réels ? »

SKH : Elle s’inspire de la réalité mais pas sur des témoignages concrets. On sait que quand les gens veulent traverser la frontière, il y a souvent un ou plusieurs moments où le guide leur demande de s’immobiliser le temps que le danger passe. Bien sur dans la vie réelle cet instant ne dure que quatre ou cinq minutes. Nous avons pris ce moment précis et l’avons étiré autant que possible.

 

« On which wind will you ride » de Seyed Kamaleddin Hashemi ( Iran), Palais des Beaux-Arts Bruxelles. 27&28 janvier 2017

Seyed Kamaleddin Hashemi dramaturgie, mise en scène, vidéo, éclairages – Seyed Jamal Hashemi assistance mise en scène, texte – Shiva Falahi comédienne – Sonia Sanjaricomédienne – Mohammad Abbasi comédien – Kazem Sayahi Saharkhiz comédien – Ankido Darash créateur son – Hamed Nejabat comédien – Danial Tayebian vidéo – Negar Nemati costumes

Biographie Bozar

Seyed Kamaleddin Hashemi (1976) a grandi à Chiraz, en Iran. Il est auteur, acteur, metteur en scène et directeur de théâtre. En 1995, il a rejoint le Mehr Theatre Group. En 2006, il a écrit It’s a Good Day to Die, une pièce consacrée à la guerre Iran-Irak, qui a été censurée. Le tremblement de terre à Bam lui a inspiré Half-Open Doors. La première d’On Which Wind Will You Ride a été présentée à Fribourg en 2015.

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L’art contemporain iranien : Avant, pendant, après la Révolution

17 Août
Mitra Farahani soldat

3 Mitra Farahani (née en 1975) Begir bebar dast az saram bardâr [Prends ma tête mais arrête de me prendre la tête], 2014 Dessins au fusain sur toile, caisson en metal, Collection de l’artiste, Paris D’après une photographie de Alfred Yaghoubzadeh

En Iran, art, société et politique sont intimement liés. Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente actuellement cinquante ans d’art contemporain iranien (1960-2014) au travers d’une vingtaine d’artistes et de deux cent travaux. M…Belgique y était et vous raconte.

 L’exposition débute avec les abstractions linéaires de Behjat Sadr et les peintures inspirées de la mythologie grecque de l’immense Bahman Mohassess. Une période capitale s’étalant de 1960 à 1978, Qualifiée d’époque moderne, elle se caractérise par la volonté de se détacher du répertoire visuel traditionnel iranien (calligraphie, miniature, etc.) au profit d’un nouveau vocabulaire formel.

11 Bahman Mohassess (1931-2010)  Portrait de la mère, 1974  Huile sur toile  © Musée d’art contemporain de Téhéran

11 Bahman Mohassess (1931-2010),Portrait de la mère, 1974,Huile sur toile, © Musée d’art contemporain de Téhéran

 

 

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Behjat Sadr, Unedited History. Iran 1960-2014, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014,Photographe : Benoît Fougeirol

Ces deux décennies attestant également de l’engouement pour les arts vivants – soutenus par le Shah et l’impératrice – tel que l’étonnant Festival des arts de Shiraz. Reconstitué ici par un corpus documentaire inédit (archives, vidéos, photos etc.), on s’imprègne de l’atmosphère cosmopolite et surréaliste de ce festival réunissant avant-gardes occidentales et artistes du « tiers-monde ». Onze éditions auront lieu avant l’arrêt de cet événement considéré « décadent » et condamné par le régime islamique en 1979. Puis l’on est interpellé par le travail du grand photographe Kaveh Golestan qui capture sur pellicule les prostituées de Téhéran et nous offre ainsi des photographies noirs et blancs vibrantes. Réalisées dans « La Citadelle », (leur lieu de travail) ce quartier sera détruit par un incendie criminel en 1979, deux jours avant la prise de pouvoir de l’ayatollah Khomeyni…

5 Kaveh Golestan (1950-2003), Série des Prostituées (Shahr-e No), 1975-1977 , Photographie, Epreuve Gelatino-Argentique Tirage d’époque, Collection Kaveh Golestan Estate, Londres

Une modernité avortée

1979, c’est cette année là que l’Iran atteint son climax avec la chute du Shah et la mise en place de la République islamique engendrant un bouleversement sans précédent dans la société iranienne : droits de la femme radicalement transformés, fermeture des lieux culturels, création de la police des « mœurs » etc. Le « modernisme » s’essouffle face aux transformations idéologiques. « Memories of destruction », trois heures de rush non montés du documentariste Kamran Shirdel, nous embarque dans la désolation, la violence mais aussi dans l’effervescence révolutionnaire. En 1980 Saddam Hussein attaque le pays. Le bilan? Une guerre « d’usure » de neuf ans totalisant au moins un million de morts. C’est grâce au courage de documentaristes et photographes guidés par leur conscience tels que Morteza Avini et de Bahman Jalali, que l’on peut découvrir des témoignages émouvants et des images inédites de ces jeunes soldats partis au front.

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Unedited History. Iran 1960-2014, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014 Photographe : Benoît Fougeirol

Depuis les années nonante, une nouvelle génération d’artistes voient le jour et dont les œuvres supportent le poids de l’histoire. Les dessins surprenants de réalisme de Mitra Farahani représentent ainsi le thème de la décapitation dans des portraits géants de soldats. Arash Hanaei réalise lui avec ironie des dessins numériques, où messages publicitaires de marques occidentales se confondent avec les slogans autrefois dédiés aux martyrs. La jeune et courageuse photographe Tahmineh Monzavi dénonce quant à elle dans une série couleur crue et bouleversante les conditions de vie des femmes toxicomanes. Elle sera arrêtée en 2012 par la police et détenue en prison pendant plusieurs mois.

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Mitra Farahani  Unedited History. Iran 1960-2014, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe : Benoît Fougeirol

 

 

07. Arash Hanaei.Capital

7 Arash Hanaei (né en 1978), Série Capital, 2009, Impression sur papier couché, Collection de l’artiste

Une exposition passionnante et intelligente qui atteste de la richesse et du renouvellement artistique d’un pays constamment mis au défi.

« Iran Unedited History 1960-2014 », Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris. Jusqu’au 24 août.

Article publié dans »M-Belgique Hebdo » du 8 au 21 août 2014

Quand l’art contemporain raconte l’Iran

28 Juil
18. Affiche IRAN

Copyright Aria Kasaei (StudioKargah)

Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente cinquante ans d’art contemporain iranien à travers le travail d’une vingtaine d’artistes et leurs quelques deux cents œuvres (tous médiums confondus), sur une période s’étalant de 1960 à nos jours.

C’est sous la direction de Catherine David appuyée par une équipe de trois autres curateurs, que l’exposition aborde l’histoire visuelle de l’Iran en trois « séquences » : la modernité des années soixante à septante-huit d’abord, la période Révolutionnaire ensuite, suivie de la longue guerre contre l’Irak pour enfin s’interroger sur les enjeux contemporains.

« Iran Unedited History » a été conçu « comme un film « non monté », une histoire à l’état de rush » explique le jeune et brillant historien Morad Montazami. L’exposition s’ouvre sur le choix singulier de deux immenses peintres, malheureusement trop souvent absents des événements consacrés à l’Iran. Ainsi, les peintures figuratives de Bahman Mohassess, le « Picasso iranien », représentent des personnages violentés et déstructurés aux allures de minotaures. Attiré par la mythologie grecque, Mohassess aimait échapper aux références traditionnelles (calligraphie, miniatures etc.) et critiquer la condition humaine de l’homme moderne post Seconde Guerre mondiale.

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Bahman Mohassess. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

La regrettée Behjat Sadr – considérée comme l’une des peintres majeures de son époque- a quant à elle créé en 1967 la première œuvre de « Op Art ». L’artiste, attirée par l’abstraction linéaire, se détachait elle aussi du répertoire visuel traditionnel par l’usage de techniques et de motifs extrêmement novateurs appuyés par un réseau de formes singulières et débridées.

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Behjat Sadr. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Reconstitution des vestiges du passé et témoignages documentaires

Les années soixante et septante furent deux décennie capitales pour les arts vivants, à l’époque activement soutenus par le Shah et l’impératrice, comme en témoigne l’étonnant Festival de Shiraz, incarnation du bouillonnement culturel d’une époque moderne.

 

17. Affiche du 4ème festival Shiraz Persepolis

Réunissant les avant-gardes occidentales et les artistes du « tiers-monde », le Festival était une véritable plateforme artistique mêlant tour à tour danses africaines, performances balinaises, théâtre traditionnel iranien, spectacles de Maurice Béjart et musique blues américaine. C’est grâce à un corpus documentaire inédit (vidéos, photos, archives etc.) réunit par les soins de Vali Mahlouji, que l’on peut se plonger dans l’ambiance surréaliste de cet espace d’échanges, de partages et de rencontres entre les différentes civilisations.

Puis nous passons à 1979, l’année de la Révolution qui fit basculer l’Iran d’une monarchie occidentalisée à une République islamique ultra conservatrice.

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Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Face aux mutations idéologiques, le « modernisme » s’essouffle. « Memories of destruction », trois heures de rush non montés et inédits du documentariste Kamran Shirdel attestent de la violence, du désespoir mais aussi de l’effervescence révolutionnaire. Un an plus tard, en 1980, l’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran de Khomeyni. Une guerre d’usure de neuf longues années et qui totalisera au moins un million de victimes. « C’est une guerre dont on a beaucoup entendu parler mais vu peu d’images finalement » explique Catherine David. C’est grâce au courage de documentaristes et photographes tels que Morteza Avini et de Bahman Jalali que l’on peut découvrir les témoignages émouvants de ces jeunes soldats partis au front. « Il s’agissait de journalistes indépendants guidés par leur conscience et non par une quelconque commande » insiste la curatrice. Nombreux parmi eux y ont laissé leur vie.

Génération d’après-guerre

 La dernière séquence se concentre sur la génération d’après-guerre, celle des années nonante à aujourd’hui. Une salle à l’abri des regards est dédiée à la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou qui avait à la mort de son père en 1988, recouvert toutes ses créations (peintures, dessins, objets) de brou de noix. Entièrement camouflées dans un noir intense et douloureux, ses œuvres se composaient initialement d’animaux et créatures hybrides colorés et joyeux. Décédée à 41 ans, elle laissera derrière elle des œuvres puissantes, frappées des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.

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Chohreh Feyzdjou. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Narmine Sadeg nous offre elle une magnifique et intrigante installation circulaire sur laquelle reposent trente oiseaux empaillés, à la fois majestueux et effrayants. Inspirée par le conte persan la « Conférence des Oiseaux » traitant de la quête d’un idéal, l’artiste nous plonge dans un univers infiniment poétique.

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Narmine Sadeg. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Arash Hanaei aime quant à lui dépeindre avec humour et ironie les paradoxes de la société iranienne. Dans ses dessins numériques, réalisés à partir de photos prises des rues de Téhéran, messages publicitaires de marques occidentales semblent se confondre avec les slogans autrefois dédiés aux martyrs (« Moulinex pour l’éternité »).

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Arash Hanaei Série  » Capital »

Enfin, la cinéaste Mitra Farahani présente elle dans une série de grands formats, des dessins au fusain au réalisme bouleversant abordant le thème la décapitation de soldats ou de figures bien connues des iraniens.

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Mitra Farahani Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Une exposition qui révèle avec sensibilité et intelligence de la créativité d’artistes issus d’un pays aux mille ressources.

‘Iran Unedited History 1960-2014’, jusqu’au 24 août au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris. Ouvert ma-di de 11h à 18h.

http://www.mam.paris.fr

( Publié dans H art magazine du 24 juillet 2014)

Une lente métamorphose iranienne

26 Nov

Sans titre

Un festival inédit sur les réalisatrices iraniennes a eu lieu ce week end au cinéma Vendôme de Bruxelles. Au programme de Focus Iran, neuf documentaires et quatre courts-métrages puissants qui nous ont plongés dans la complexité de la société iranienne.

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« C’est pour humaniser l’Iran » que Fery Malek-Madani a imaginé et organisé ce festival. L’audacieuse et passionnée belgo-iranienne, spécialiste de l’Iran et militante des droits de la femme, en avait tout simplement assez que l’actualité de ce pays controversé ne soit que traitée sous un angle politique. « Ce sont des iraniens en chair et en os que je veux montrer, des gens dotés de sensibilité comme nous» insiste-t-elle. C’est équipées de leur simple caméra et armées de leur seul courage, que ces douze réalisatrices parviennent au travers de leur films à nous immiscer dans l’intimité de leurs compatriotes et nous transportent dans une société empreinte de paradoxes. Fortement engagés, les documentaires – majoritairement des drames sociaux- abordent plusieurs thèmes profonds tels que l’inégalité des sexes, le chômage, la justice, la religion et n’hésitent pas à soulever des tabous tels que la transsexualité et le sida. Tous sont révélateurs de la difficulté de changer une société façonnée par le schéma patriarcal et tributaire de la tradition.

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Un pas en avant, un pas en arrière

We are half of the population, réalisé au printemps 2009 par la célèbre cinéaste et militante Bani-Etemad, est un documentaire à la fois édifiant et glaçant sur l’état du pays. Si la réalisatrice démontre à quel point la lutte des femmes a pris de l’ampleur, elle dénonce aussi fermement les lois discriminatoires et odieuses que subissent « ces citoyennes de seconde zone ». Bani-Etemad révèle aussi du paradoxe qui règne dans le domaine de l’éducation. Alors que les jeunes filles sont de plus en plus nombreuses à prendre le chemin de l’université, elles se voient très souvent stoppées par le système de « quotas des sexes », privilégiant à note égale les garçons. Dans Les chasseurs sont les meilleurs disciples, la réalisatrice Mojgan Ilanlu est allée elle à la rencontre de religieux progressistes, afin de mettre en lumière l’évolution de la réflexion chez certains membres du clergé iranien. On les voit à notre plus grand étonnement citer Shakespeare et Nietzsche ou encore surfer sur internet. Alors pourquoi ces religieux « modernes » doivent-ils encore se cacher derrière un rideau pour faire cours aux jeunes étudiantes? Pour la réalisatrice, la réponse à ce paradoxe est simple: « l’Iran ne peut se jeter d’un coup dans la modernité! ». Néanmoins, certains ne partagent pas cet avis et ne voient d’ailleurs dans ce film, le signe d’aucune évolution. Et justement, c’est bien là que réside le dilemme, car si certains iraniens pensent qu’il faut du temps et de la patience pour commencer à goûter à la modernité, d’autres estiment que l’attente est interminable, même utopique.

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Tous s’accordent toutefois sur un point: le changement en Iran est une nécessité, voire un besoin vital. Reste à savoir quand et comment il doit s’opérer.

Marjane Satrapi, une peintre haute en couleur

21 Mar
 (Fig.1) Sans Titre, 2012, Acrylique sur papier marouflé sur toile, 63,5 x 48,5-cm,Courtesy galerie Jérôme de Noirmont

(Fig.1) Sans Titre, 2012, Acrylique sur papier marouflé sur toile, 63,5 x 48,5-cm,Courtesy galerie Jérôme de Noirmont

     Dans la catégorie artiste complète le nom de Marjane Satrapi mérite amplement sa place. Connue du grand public pour ses talents de dessinatrice de bandes-dessinées noir et blanc (Persépolis, Broderies, Poulet aux Prunes), de réalisatrice (Persépolis, Poulet aux prunes), ou même récemment de comédienne (La Bande des Jotas), l’artiste iranienne révèle pour la première fois ses qualités de peintre à travers 21 toiles exposées dans la prestigieuse galerie parisienne Jérôme de Noirmont.

Un univers féminin mais pas féministe

Réalisées entre 2009 et aujourd’hui, ces peintures à l’acrylique  représentent uniquement des portraits de femmes. La série se compose de 12 portraits solos (fig.1), 6 en duo (fig.2) et 4 groupés (fig.3). Si au rez-de-chaussée de la galerie les grands formats et l’animation des portraits à plusieurs sont mis à l’honneur, le premier étage nous plonge dans l’intimité des portraits solo où chaque protagoniste semble être perdu dans ses pensées. Bien que l’artiste nous invite ici dans un univers féminin, la galeriste Emmanuelle de Noirmont met en avant “une démarche très éloignée de tout féminisme“ et de préciser que Marjane Satrapi est tout simplement “plus inspirée par les visages féminins.“  Pas de combat idéologique donc, mais une attirance purement esthétique.

Le style Satrapi “ en couleur“

Le style épuré des bandes-dessinées de l’artiste telles que Poulet aux prunes se retrouve dans les peintures de Marjane Satrapi: quelques lignes suffisent à donner corps aux personnages. “L’apparente“ simplicité du trait contrebalance avec la très grande expressivité du regard des femmes. Mais ici le noir et blanc des bandes-dessinées a donné place à de la couleur vive où l’association des trois couleurs primaires à des non-couleurs (blanc, noir et gris) se répète dans la majorité des œuvres présentées. Traitées en aplat, les couleurs viennent remplir les formes et constructions géométriques des personnages faisant  ainsi écho aux œuvres abstraites de Mondrian, artiste que Marjane Satrapi avoue admirer.

fig.2 Sans Titre  2012 Acrylique sur toile 150,3 x 100,5 cm Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

fig.2 Sans Titre 2012 Acrylique sur toile 150,3 x 100,5 cm Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

Mises en scène énigmatiques

L’humour et la légèreté des bandes-dessinées ont disparu au profit d’une émotion plus intense. Les mises en scènes élaborées par la peintre laissent le visiteur en proie à de nombreuses interrogations. Dans les portraits solos, le personnage ne regarde jamais de face, le visage ou le regard est tourné vers l’extérieur de la toile. Comme le souligne Marjane Satrapi, “ce qui nous attire ici, c’est le hors-champs“ nous obligeant à nous demander ce que regarde la jeune femme du tableau. Dans les portraits groupés c’est le jeu de regard qui interpelle. Quelles relations le peintre veut suggérer entre les différents protagonistes ? Que se racontent-elles ?

Les femmes iraniennes de son enfance

Dans cette série les femmes ont les cheveux noirs épais, la bouche close et les lèvres recouvertes de rouge. Leurs expressions se veulent tour à tour sévères, tristes, blasées, fâchées, mélancoliques ou pensives. Les héroïnes de Marjane Satrapi s’inscrivent dans des scènes de la vie quotidienne : une cigarette ou un livre à la main, s’apprêtant à manger un fruit ou à boire un thé, en pleine conversation avec une mère, une sœur, une amie peut-être ? De l’histoire qui se trame, nous n’en saurons rien. Avec ses compositions sans titre, l’artiste ne donne aucun indice, nous laissant face à nos incertitudes. Si l’histoire de ces femmes reste inconnue, l’artiste puise son inspiration dans son environnement familier: “j’ai souvent peint ma grand-tante, moi-même, ma grand-mère, ses cousines, d’autres dont je n’ai que de vagues souvenirs“. L’artiste a crée des personnages à l’image des femmes qui l’ont entouré lors de ses années passées en Iran, de “celles qui m’ont faites“ confesse-t-elle.

fig.3, Sans Titre, 2012 Acrylique sur toile 140 x 140 cm, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

fig.3, Sans Titre, 2012 Acrylique sur toile 140 x 140 cm, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

La prédiction

La passion de Marjane Satrapi pour la peinture n’est pas nouvelle. Elle est même la première. L’artiste raconte la relation privilégiée entretenue durant son enfance en Iran avec une grande-tante. Peintre, poète et divorcée de son mari avant même sa première de nuit de noces, cette femme libre et indépendante avait étudié la peinture en Suisse. Ce court séjour lui valut le surnom de “Ammeh Suisse“ (“Tante Suisse“ en persan). Préférant la compagnie de la vieille dame à celle des enfants, Marjane passait ses fins de semaines à écouter sa tante lui conter des histoires d’amour et de vengeance tout en dessinant et peignant sur tous les supports possibles, y compris les murs de la maison. Avant de mourir d’un cancer, la tante avait prévenu la petite artiste en herbe de six ans : “avec un front pareil, soit tu seras peintre, soit écrivain, soit les deux“.

A travers ses peintures chargées d’émotions et de mystères, Marjane Satrapi, artiste aux ressources inépuisables, semble rendre un vibrant hommage  à sa bien-aimée “Ammeh Suisse“ qui avait prédit avec humour son brillant avenir.

Informations pratiques : Marjane Satrapi, Peintures ; Galerie Jérôme de Noirmont, 38 avenue Matignon, 75008 Paris. Jusqu’au 23 mars 2013.

Remerciement : Merci infiniment à Emmanuelle de Noirmont pour sa gentillesse et pour avoir autorisé la publication des photos sur artbruxelles.

Photo : Marjane Satrapi. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont.

Cinq photographes iraniens en Normandie

8 Mar

fig.12

La photographie iranienne vue de l’intérieur ? C’est ce que propose la très belle exposition “Un air nouveau“ (Havâye Tâze en persan) à la Maison des Arts d’Evreux qui rassemble les trente travaux de cinq artistes iraniens.

C’est sous l’impulsion de Brigitte Brulois, conférencière aux Palais des Beaux-Arts de Lille et artiste plasticienne que le projet est né. Le choix de l’Iran n’a rien d’étonnant quand on sait l’attirance de la commissaire d’exposition pour la langue et la culture iranienne, la connaissance du pays à travers plusieurs voyages, et le fait d’avoir rencontré personnellement tous les artistes (à l’exception de Navid Reyhani).

Brigitte Brulois souhaitait d’abord “ montrer une vision actuelle“ de l’Iran, “ une vision pas très souvent joyeuse“ déplorera-t-elle. Il lui était donc indispensable de présenter les travaux d’artistes résidant et travaillant dans le pays. Il était aussi délibéré de ne pas articuler l’exposition autour d’un thème et ce afin de donner une vision panoramique de la scène artistique iranienne. Enfin, on dénote la volonté   de la commissaire d’exposition de présenter le travail de femmes photographes dénonçant  la condition féminine iranienne et les injustices sociales.

Le ton est donné et les œuvres engagées. Comment dans un pays où la liberté d’expression est souvent malmenée, ces artistes arrivent à transmettre le malaise d’une génération coincée entre le poids des traditions et le désir de modernité ? Comme l’expliquait Anahita Ghabaian Etehadieh, directrice de la célèbre Silk Road Gallery à Téhéran, lors d’un entretien à RFI, “ la photographie n’est pas un jeu pour les artistes iraniens“ car les sujets sont rarement neutres ou désengagés. Pour pouvoir alors s’exprimer ou dénoncer les préjudices, l’artiste doit être capable de contourner les interdits à l’aide de métaphores, sous peine d’être censuré.

Décryptage.

La condition de la femme

Dans sa sublime série en noir et blanc, “Miss Butterfly“ ( fig. 1, 2 & 3), réalisée en 2011, Shadi Ghadirian (née en 1974), figure majeure de la photographie iranienne, montre une femme qui tisse patiemment une gigantesque toile d’araignée dans les différentes pièces de son appartement. La singularité de la mise en scène a été inspirée par la pièce de théâtre Shaparak Khanum écrite par le célèbre dramaturge iranien Bijan Mofid, racontant l’histoire d’un papillon prisonnier d’une toile d’araignée. En reprenant ce conte, la photographe remplace le papillon par une femme captive de son domicile. Si la vulnérabilité et l’isolement de la femme au sein de la société iranienne sont au coeur  de cette série, l’artiste incorpore dans chaque cliché des sources de lumières, symboles d’espoir et de changement. Dans ces photos, Shadi Ghadirian réussit à concilier l’esthétique à la transmission subtile d’un message.

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fig.1

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fig.2

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fig.3

 Chez Katayoun Karami (née en 1967), la dénonciation de la condition féminine est plus frontale. Adepte de l’auto-portrait, l’artiste se met en scène dans la série “Censorship“ datée de  2004. Elle aborde les problèmes identitaires tels que l’importance d’exister dans une société “dont l’apparence physique [des femmes] doit être niée publiquement“. Ainsi le nombre inscrit sur la plaque d’immatriculation d’un prisonnier  lui donne “la preuve de [son] existence“ ( fig.4). La femme-puzzle ( fig.5) évoque l’identité de la femme “divisée en plusieurs pièces dont la singularité détruite devient un jouet à ne pas trop prendre au sérieux“. Enfin en se recouvrant d’un drap plastique blanc rappelant “le blanc sacré du linceul destiné à effacer les crimes et le sang des blessures“ ( fig.6), Katayoun Karami dénonce l’hypocrisie des “ gardiens de la morale“ et des injustices faites aux femmes.

photo-by-Katayoun-Karami

fig.4

fig.5

fig.6

La ville

A travers la série “ L’inverse de la ville“ ( fig. 7 & 8), Hamid Ghodrati (né en 1985) montre la ville de Téhéran illuminée mais complètement désertée. Avec ces photographies retravaillées, le photographe semble nous montrer que la vie à l’extérieur n’a pas lieu. Où sont passés les gens ?  Peut-être chez eux, la où ils sont à l’abri des contraintes et des interdits.

fig.7

fig.8

Simulacre et profusion d’images

Avec “Simulation“ ( fig.9 & 10), une série assez intrigante, Mehrdad Asgari Tari (né en 1972) semble explorer plusieurs thèmes à la fois : les multiples facettes des individus “qui acceptent l’aspect multilatéral de leur condition“ tout en attendant le changement  mais aussi une réflexion sur la photographie numérique et son abondance d’images qui, comme l’explique Brigitte Brulois, “masque et dénature la réalité en la remplaçant par des simulacres“.

fig.9

fig.10

La liberté inaccessible

Navid Reyhani (né en 1985) est incontestablement la découverte de l’exposition. Dans sa série noir et blanc intitulée “ Corridor“ ( fig.11, 12 & 13), le jeune photographe  “a construit un corridor vide en ciment où on n’entend le pas d’aucun voisin, où on sent seulement le parfum familier de [ses] rêves qui tournent des quatre côtés“. Une mise en scène dépouillée, quelques objets de la vie courante et un couloir sans issue suffisent à démontrer l’absence de liberté dans une atmosphère à la fois poétique et oppressante.

fig.11

fig.13

Armés de ténacité et d’imagination, ces cinq photographes iraniens nous transmettent leur vision d’un pays en ébullition tout en nous laissant au passage une belle leçon de courage et d’espoir.

Remerciements: Merci infiniment à Brigitte Brulois de m’avoir si gentiment accordé une interview et de m’avoir autorisé  la reproduction des photos sur artbruxelles. Merci également à Fabienne Dupont de la Maison des Arts de sa précieuse aide.

Merci à l’association âbe ravân (aabe.ravaan@gmail.com/ http://www.aaberavaan.com), la Ville d’Evreux et à la Scène Nationale Évreux Louviers qui ont permis à cette d’exposition d’avoir lieu.

Infos Pratiques: 

Maison des Arts Solange-Baudoux, Place du Général de Gaulle, 27000 Evreux.

Exposition “ Une air nouveau/ Havâye Tâze“ ouverte du 11 janvier au 9 mars 2013. Entrée libre
 Mardi, jeudi et vendredi 10h-12h, 14h-18h.

« Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo artbruxelles »

Quand le Parlement Européen invite les artistes iraniennes d’Unexposed

31 Jan
Fig. 1

Fig. 1

Après le franc succès fin 2012 à Bruxelles de l’exposition Unexposed* qui réunissait les œuvres de 40 jeunes artistes iraniennes, c’est au tour du Parlement Européen de les présenter, “afin de voir autre chose de l’Iran“.

Unexposed c’est quoi ?

C’est le pari audacieux de la commissaire d’exposition, Fery Malek-Madani,  femme de cœur d’origine iranienne, militante des droits de la femme, spécialiste de l’Iran et fondatrice d’Art Cantara asbl “pour la création de ponts entre les cultures“.

Fig. 2

Fig. 2

En 2010, elle lance sur Facebook un appel aux artistes iraniennes qui voudraient participer à son projet artistique. Pour être sélectionnée, elles doivent répondre à trois critères spécifiques: être une femme , née entre 1971 et 1991, vivant et travaillant en Iran. Sur les 400 réponses reçues, Fery Malek-Madani, assistée d’un jury composé de professionnels, retient 40 artistes.

Elle part aussitôt à leur rencontre pour découvrir leurs univers artistiques, leurs démarches mais aussi leurs histoires personnelles. A chacune, elle demande à voir les œuvres qui n’ont jamais été exposées et de lui en expliquer les raisons. Parmi les causes invoquées, le refus des galeristes par peur d’éventuelles représailles mais aussi l’autocensure de l’artiste elle-même.

“On peut peut-être interdire les artistes d’exposer mais certainement pas les empêcher de créer“ (Fery Malek-Madani)

Fig. 3

Fig. 3

C’est en choisissant parmi “ces interdits“ que Fery Malek-Madani a réalisé son Unexposed rassemblant 80 œuvres (deux par artistes) jusqu’à présent cachées dans des appartements familiaux, dortoirs de jeunes filles, bureaux ou ateliers.

Fig. 4

Fig. 4

La génération post-révolutionnaire

Mettre en place des évènements dédiés aux artistes iraniennes, offrir “un espace de liberté“ pour qu’elles puissent s’exprimer, Fery Malek-Madani en a fait son leitmotiv. Mais cette fois-ci, elle met en lumière le travail d’une génération d’artistes très spécifique: celle de l’après-révolution qui n’a connu de l’Iran que la République Islamique. Pour la commissaire d’exposition il s’agit de montrer comment ces jeunes femmes qui “ont été élevées à l’école du régime islamique et baignées dans la pensée unique“ réussissent malgré tout à produire “un art totalement universel“ ainsi qu’à avoir une ouverture d’esprit sur le monde qui les entoure.

fig. 5

fig. 5

Contestation sous-jacente

A travers les sujets traités, on découvre la critique acerbe de cette jeunesse coincée entre les dictats d’une société aux mœurs archaïques et l’attirance pour la modernité qu’incarne le monde occidental. Dans leur oeuvres, elles expriment souvent leur colère et frustration.

Les thèmes de la liberté, des droits de la femme, de la guerre,  de la modernité, de  l’Occident et de la technologie se trouvent au coeur de leur préoccupation et de leur univers artistique.

fig. 6

fig. 6

La discrimination et la condition de la femme se traduisent de façon différente : violemment à travers les deux photos chocs de Samin Abarquoi (fig. 1 et 2) ; plus tristement chez Fariba Dehghanizadeh (fig. 3); impressionnante et angoissante chez Atousa Vahdani avec sa Shabnam,(fig. 4) enveloppée dans du “thermé“, tissu traditionnel iranien, utilisé notamment pour recouvrir les morts…

fig. 7

fig. 7

Chez Maryam Majd, les femmes font de la résistance. La jeune photographe y montre des sportives qui malgré le port obligatoire du “hejab“ continuent à exercer leur sport de prédilection ( fig. 5).

fig. 8

fig. 8

M. Kaseaei Nasab, exprime le désarroi “d’une génération qui  ne comprend pas pourquoi elle est sous sanction“ et la difficulté d’obtenir un visa quand on vient d’Iran ( fig. 6). Le monde est un village nous avait-on dit ? Pas pour elle en tout cas qui a vu son visa refusé par la France.

La quête de liberté se traduit chez Sahar Mokhtari par la rencontre fictive de deux héros de l’Histoire: le tristement célèbre Vietcong exécuté en 1968 par un officier sud vietnamien et Sattar Kahn, révolutionnaire iranien du début du 20ème siècle, morts tous deux au nom de la liberté ( fig. 7).

fig. 9

fig. 9

Les artistes telles que Delara Pakdel et Homa Arkani, révèlent à travers leurs œuvres un pays à deux vitesses ( fig. 8 et 9). La première met en scène des dervish (équivalent du moine occidental) en vêtements traditionnels se promenant dans le métro. La jeune peintre souhaite montrer aux occidentaux que l’Iran possède aussi des moyens de transports modernes . La seconde exprime une société à la fois accablée par le poids des traditions et inéluctablement attirée par le mode de vie occidental.

Le traumatisme de la guerre Iran-Irak apparaît chez Neda Moradi. Avec Fear of darkness, elle raconte son enfance entièrement passée dans la terreur de voir des soldats s’introduire dans sa chambre ( fig. 10).

fig. 10

fig. 10

Enfin, dans sa vidéo » Iran unveiled and veiled again », la réalisatrice Firouzeh Khosrovani raconte avec nostalgie l’histoire du voile islamique, abolit en 1936 pour redevenir obligatoire en 1979.

En Iran, on dit souvent que le changement se fera grâce aux femmes et aux jeunes. Pour Fery Malek-Madani “cette génération d’artistes est véritablement porteuse d’espoir“. Malgré tout ce qu’on a voulu lui inculquer et après plus de trente ans d’autoritarisme et de dictats religieux, elle arrive à garder une ouverture et une liberté d’esprit qui forcent le respect.

Une génération d’artistes iraniennes qui n’est pas dupe et qui attend patiemment son tour ? A aller découvrir d’urgence jusqu’au 1er février au Parlement Européen**.

Infos pratiques: Séance de rattrapage à Athènes (mi-février à mi-mars à la Fondation Michael Cacayonis) puis à Varsovie ( mi-mars à mi-avril au Musée Ethnographique) pour ceux qui auraient raté Unexposed à Bruxelles.

Remerciement: Merci infiniment à Fery Malek-Madani de m’avoir accordé quelques heures de son précieux temps et de m’avoir autorisé  la reproduction des photos sur artbruxelles.

* Unexposed, Tour & Taxis, Bruxelles du 9 Novembre au 25 décembre 2012.

** Unexposed, Parlement Européen, Bâtiment Spinelli, Bruxelles, du 28 janvier au 1er février 2013

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« Dix femmes peintres d’Iran, Dix ans après »

23 Mar

Du 4 au 14 Mars, l’Hôtel de Ville de Saint-Gilles mettait à l’honneur les oeuvres de dix peintres iraniennes ayant déjà fait l’objet d’une exposition en 2001. La commissaire d’exposition, Fery Malek-Madani, spécialiste de l’Iran, féministe et fondatrice de l’ASBL Art Cantara, décide de re-exposer cette année les dix mêmes artistes afin de mesurer le chemin parcouru.

En organisant cette exposition 100% féminine, Fery Malek-Madani désirait tout d’abord  montrer la diversité de peintres, toutes iraniennes, mais de générations et de styles différents. Il s’agissait aussi de ne plus associer l’Iran uniquement à son actualité politique, mais bel et bien de reconnaître la présence d’artistes féminines dans le paysage culturel iranien. Enfin, et elle insiste beaucoup sur ce dernier point, il était très important de percevoir ces artistes au-delà de l’étiquette « made in Iran ».

« Je voulais montrer que ces femmes iraniennes sont des femmes comme nous, qui expriment à travers leurs oeuvres un langage universel »

L’exposition réunie une cinquantaine d’oeuvres, ainsi que deux vidéos enregistrées en 2001 et 2011 montrant la commissaire d’exposition s’entretenir avec les artistes. Bonne idée aussi que d’avoir ressorti le catalogue d’exposition de la première édition, nous permettant ainsi de comparer les oeuvres et l’évolution artistique de ces peintres.

L’emploi des différentes techniques, la richesse de la palette de couleurs, ainsi que la présence d’oeuvres aussi bien figuratives qu’abstraites, attestent bien de la diversité stylistique et des univers artistiques propres à chacune des peintres. Les thèmes choisis révèlent par contre le goût commun de ces artistes pour la représentation de la femme, thème déjà privilégié lors de la première exposition.

« Pourquoi les peintres iraniennes représentent-elles toujours des femmes? » demande Fery Malek- Madani aux artistes lors de ses interviews. Trois raisons principales semblent se distinguer. Arya Shokoohi Eghbal (1962) évoque une préférence esthétique pour le visage féminin. La célèbre miniaturiste Farah Ossouli (1953) explique quant à elle, le besoin pour l’artiste iranienne d’exprimer son idée de la femme, trop longtemps perçue qu’à travers le travail des hommes. Enfin, Maryam Khazai, met en avant la nécessité de peindre la femme, longtemps ignorée, afin de lui redonner sa liberté.

Se peindre pour exister à nouveau?

Le Moi au pluriel

Dans les oeuvres présentes, le désir d’être et d’affirmer son statut de femme semble trouver écho dans le thème récurrent du Moi. Dans Me, Myself, and I, A. Shokooho Eghbal s’interroge sur son rôle de femme. Qui est-elle? Une épouse? Une mère? Une peintre? Sa technique singulière de fragmentation du tableau en plusieurs blocs renforce l’idée de confusion identitaire.

Dans son oeuvre intitulée Moi, M. Mozaffari (1959) se représente dans l’étroitesse d’un couloir sombre, à l’écart des hommes. Regardant fixement le spectateur, le peintre semble s’interroger sur sa place dans la société.

Appartenant à la génération qui n’a connu que la République Islamique, la jeune M. Hashemi (1977) s’est d’abord systématiquement représentée le visage caché par de drôles de masques,  » peut-être pour tout couvrir, même nos pensées » dira-t-elle. Dix ans plus tard, installée à Londres, elle affirme avoir calmé son agitation intérieure et continue de se peindre mais désormais, à visage découvert. Dans Dénudée, un tableau spécialement imaginé pour l’exposition, l’artiste confronte ses deux « Moi ». Celle du passé, le visage masqué, s’oppose à celle du présent, nue et libérée de ses démons.

A travers leurs peintures, ces artistes se cherchent, s’interrogent et luttent entre leurs plusieurs « Moi ». Si cette préoccupation de la femme moderne, déchirée entre ses différents rôles, peut être définitivement lue comme une préoccupation universelle, on ne peut s’empêcher de s’interroger. N’est-il pas légitime que ces artistes iraniennes expriment leur confusion dans un pays où le statut de la femme a été maintes fois chamboulé, et où par conséquent, la femme a du sans cesse apprendre  à se re-inventer? Après tout, faut-il rappeler que le code vestimentaire est passé de la jupe au tchador il y a seulement un peu plus de trente ans…

Si une très grande modernité se dégage de l’ensemble des oeuvres, on constate chez certains artistes l’envie d’exprimer leur attachement à l’Iran. Elle se traduit notamment à travers l’emploi de techniques traditionnelles (miniature et calligraphie), de la présence de références populaires et du choix des sujets.

L’apport de l’Iran

Farah Ossouli, initiatrice de la miniature contemporaine, fusionne dans ses oeuvres  la technique de la miniature persane aux thèmes classiques occidentaux, qu’elle réussià interpréter avec beaucoup d’originalité. Ainsi, elle n’hésite pas à trancher le cou de sa Mona Lisa dans une version miniaturisée ou de remplacer Dieu dans La Création de Michel-Ange, par une femme. Si l’artiste s’amuse à confronter ces deux mondes, la violence des dernières années l’a conduite à remplacer les joyeux rossignols et les belles roses par des bombes et des fusils.

Dans une quête de spiritualité, M. Shirinlou (1966) introduit dans ses oeuvres les vers du Poète Rumi*. A travers un style calligraphique, elle raconte les différentes périodes de la civilisation iranienne dans des techniques mixes média.

M. Hashemi incorpore dans ses oeuvres « réalistes magiques** » des références populaires identifiables à l’Iran. Dans Motherships, l’artiste représentée en toute petite à côté d’un pansement géant, appelle à l’aide des femmes voilées en forme de soucoupes volantes. Sur chaque Mothership le rappel de l’Iran est la: les building de Téhéran, les pistaches et le tchélo kabab (plat populaire iranien).  » Ces femmes viennent pour panser mes blessures, et sont ma façon de montrer mon affection à l’Iran » expliquera-t-elle, même si elle avouera ne pas encore avoir exactement compris la réelle signification de ces drôles de vaisseaux-tchador.

M.Gaziani (1972), elle, révèle son attachement à ses origines par le choix de sujets tirés de l’histoire des dynasties perses, tel que L’Aristo Quadjar.

Si ces oeuvres peuvent tout de suite être identifiables à l’Iran, d’autres au contraire se différencient par l’absence totale de référence au pays:

Les  portraits romantiques à l’encre de F. Amini (1941), offrent des visages de femmes aux traits occidentalisés.
M.Mozaffari capture dans des grands formats à l’acrylique, l’intimité des scènes de la vie quotidienne où « chaque objet a une particularité dans sa solitude« .

A travers ses propres tourments dominés par le rouge et le noir, A. Shokoohi Eghbal exprime les préoccupations universelles de la femme.
M. Rahim Tabrizi (1969) explore elle, une abstraction-bonheur où se baladent anges et papillons.

Dans la vidéo de 2001, les thèmes de liberté et d’ouverture reviennent constamment dans les propos des artistes. Le président Khatami, ex-conseiller de la culture et connu pour ses réformes visant à améliorer le statut des femmes, venait d’être ré-élu. C’est l’Iran des changements. Les galeries d’art, musées et la Maison des Artistes se voient bénéficier de ce nouveau vent de liberté. « Les portes [du pays] se sont ouvertes«  dira en souriant, la jeune calligraphe, G. Fathi (1972).
Ainsi, les femmes artistes dont le travail et le statut avaient été mis sous silence pendant deux décennies, semblaient sortir de l’ombre et jouir à nouveau d’une légitimité sur la scène artistique iranienne.
Lors des dix dernières années, ces artistes ont continué à avancer, à exposer aussi bien en Iran qu’à l’étranger, et à s’affirmer comme des artistes à part entière. Si la censure existe toujours pour certains sujets, comme la nudité par exemple, les peintres iraniennes ont trouvé des moyens d’expression différents pour continuer à exercer leur art. Bien que chacune ait évolué à sa manière, la confiance et le positivisme semblent avoir pris le pas lors de cette deuxième édition.

Retour au calme et Espoir

M.Shirinlou remplace ses tableaux figuratifs qui lui permettaient d’exprimer ses agitations interieures par des oeuvres abstraites et calligraphiques empreintes cette fois, de calme et de forte dimension spirituelle.


M. Rahim Tabrizi se laisse porter vers des toiles de plus grand format dans lesquelles règnent une atmosphère plus colorée et où les titres, tel que Les papillons retourneront-ils à la maison?, sonnent comme de véritables messages d’espoir.

M. Khazai, qui privilégiait le noir parce que  » notre société est monochrome« , s’est aujourd’hui tournée vers des toiles baignées de lumière, de liberté et de couleurs vives, dans  » le but de diminuer la douleur et de [se] rapprocher de la couleur de l’amour ».

En quittant  cette exposition, les évènements politiques de l’Iran semblent avoir été balayés par un vent de liberté et d’espoir, sorti tout droit de cet art iranien conjugué au féminin. Proposer un autre regard sur ses femmes peintres iraniennes? C’est le pari gagné de cette exposition mise en scène avec intelligence et sensibilité.

 » Dix femme peintres d’Iran, Dix ans après » organisé par Art Cantara asbl et à l’initiative de Anne Vanesse, Echevine de l’Egalite des Chances Hommes/Femme, Commune de Saint-Gilles.

*Rumi: Poète soufi considéré comme l’un des plus grands mystiques persans du XIIIe siècle.
** Réalisme magique: appellation utilisée par la critique littéraire et la critique d’art depuis 1925 pour rendre compte de productions ou d’éléments perçus et décrétés comme « magique » et « surnaturels » surgissant dans un environnement défini comme « réaliste ».

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