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L’onirisme organique de Toufan Hosseiny

23 Avr
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ME, MYSELF & EYE, 2017 PLASTIQUE, POLYSTYRÈNE, PORCELAINE ET CUIR. Courtesy Toufan Hosseiny

 

C’est une atmosphère féminine, florale, raffinée et design que l’on découvre à la Galerie Rodolphe Janssen dans la salle consacrée aux œuvres de l’artiste belge d’origine iranienne Toufan Hosseiny. Dessins, broderies, porcelaines, masques, bijoux et papiers peints se côtoient en parfaite symbiose. Une atmosphère presque virginale d’une jeune fille en fleur dirait-on. C’est en s’approchant que l’on se rend compte progressivement de notre terrible erreur d’appréciation, trahit par l’élégance et la délicatesse des travaux présentés. Car l’univers de cette toute jeune artiste multidisciplinaire est avant tout marqué par la présence et l’association troublantes d’éléments inattendus.

 

 

 

“Never alone“ le titre de l’exposition n’est pas incongru, il est le savant résultat d’un mariage entre l’obsession et la paranoïa. « Je n’aime pas que l’on me remarque mais j’observe sans cesse les gens du coup j’ai la sensation d’être en retour constamment observée et jugée ». Ce sentiment désagréable Toufan Hosseiny l’exprime avec humour dans “Me, Myself and I“ une drôle de créature merveilleusement absurde avec un crâne composé d’une centaine de yeux en porcelaine duquel tombe un long rideau de cheveu en cuir. « Petite je pensais que les objets qui m’entouraient étaient mes amis. Mais au fur et à mesure c’est devenu très angoissant car je pensais qu’ils me regardaient en permanence ».

 

 

 

Œil pour œil…

Ces yeux sont devenus un véritable leitmotiv dans les travaux de Toufan Hosseiny. Des yeux qu’elle avouera « avoir roulé toute la journée pendant plusieurs mois », une répétition du geste qui l’aide à se calmer avouera-t-elle. A la base crées en frigolite pour son projet de fin d’études, elle crée spécialement pour l’exposition ces yeux en porcelaine d’abord pour ses monstres mais aussi pour sa collection de bijoux sous forme de bagues et de boucles d’oreilles excentriques. Impossible de ne pas faire le rapprochement avec la superstition du « mauvais œil » (“sheshm“) présente de façon persistante, caustique et angoissante dans toutes les familles iraniennes. “The monsters I grew up with“ est une série composée d’une galerie de neuf montres sous forme de masques. « J’ai toujours aimé les monstres et je m’amusais petite à dessiner de drôle de créatures » avant de préciser amusée qu’elle regardait « pas mal de films fantastiques voire d’horreur avec {son} père alors qu’{elle} n’en avais pas l’âge ! ». Ses angoisses Toufan Hosseiny les exprime dans ces monstres à qui elle a attribué un nom, une date de naissance et de décès. « Ils peuvent aussi bien représentés des personnes que des émotions ». Ces masques n’ont pourtant rien d’effrayants, ils sont au contraire très attirants. « J’aime transformer ce qui est laid en beau. C’est ma façon de faire la paix, de tourner la page ».

 

 

 

 

dent pour dent

Dans une série de dessins de fleurs aux traits extrêmement délicats et raffinés, la jeune femme aborde le thème de la mort. On y voit des fleurs composées d’os et de dents de sagesse, symbole d’une résurrection bienveillante. En véritable touche-à-tout, l’artiste transformera plus tard ces fleurs en broderies. « C’est vrai qu’avec ma formation de stylisme j’ai toujours ce rapport très fort au textile. C’est un moyen avec lequel je communique bien. ». A côté de ces médaillons un drapeau en lin et cuir, cette fois à la forme non-figurative interpelle. « J’ai crée un symbole beaucoup plus abstrait cette fois toujours en rapport avec l’anatomie des fleurs, des racines et des vertèbres. » Le résultat ? « Une forme ressemblant à l’os du bassin mais aussi du vagin avec ces tiges qui se croisent formant cet œil. C’est la naissance de tout ce monde qui nous regarde ». Cette œuvre intitulée « Birth » provoque un fort pouvoir d’attractivité tant il semble être la synthèse non seulement de son travail mais aussi d’une forme de « statement » , comme si finalement nous étions les témoins chanceux et heureux de l’éclosion de Toufan Hosseiny dans le monde de l’art. Une artiste très prometteuse qu’il faudra suivre de très près.

 

 

 

 

« Never alone“, Toufan Hosseiny, Galerie Rodolphe Janssen, 10-28 octobre 2017

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Monir Shahroudy Farmanfarmaian n’a pas envie de parler

28 Août
Monir Shahroudy Farmanfarmaian

Monir Shahroudy Farmanfarmaian

“Monir Shahroudy Farmanfarmaian est en retard pour la conférence de presse“ s’excuse le très sérieux commissaire d‘expo Dirk Snauwaert avant de rajouter non sans ironie “ en même temps on peut bien l’attendre, elle, a attendu toute sa vie la reconnaissance du milieu de l’art“.

Oui, Monir, iranienne de 89 printemps et considérée comme l’une des figures clés de l’art contemporain iranien a patiemment attendu son tour pour exister “ internationalement“.

Le Wiels, prestigieux centre d’art contemporain bruxellois, lui consacre une exposition réunissant une vingtaine de “sculptures-mosaïques“ qui ont fait sa réputation. Des miroirs – hommage à l’architecture islamique- cassés, fragmentés et déstructurés où le reflet du regardeur est mis à mal.

La rencontre tant attendue avec Monir est décevante. La petite dame aux cheveux blancs est arrivée presque agacée. Bien sur, elle est âgée et a voyagé de Téhéran, mais tout de même. Monir n’a pas envie de parler. Quand on réussit finalement à l’approcher pour lui confier être venu afin d’écrire sur son travail, Monir balaie d’un geste l’initiative et rétorque en iranien : “Tout ce qui devait être dit  à mon propos a déjà été écrit !“.

 Monir Shahroudy Farmanfarmaian.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian.

Monir est née en 1924 à Qazvin dans une famille iranienne aisée. A 17 ans elle part s’installer aux Etats-Unis et travaille pour Andy Warhol puis pour un magasin de décoration où elle ne cessera de peindre des fleurs. Peu de temps après, la jeune artiste en herbe repart en Iran et entreprend de visiter ce pays qu’elle ne connaît pas bien. Elle visite les mosquées, les lieux saints, les endroits touristiques mais part aussi à la rencontre des bédouins. C’est la tête chargée d’images et de sensations qu’elle retourne aux Etats-Unis. Fascinée par la beauté des miroirs découverts dans les palais et les mausolées, Monir commence à les sculpter inlassablement mais à sa manière: de forme circulaire, hexagonale ou pentagonale,  le miroir- reflet de l’âme- est alors fragmenté et bousculé.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette artiste mais son silence nous a coupé la chique. Dommage.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

Monir Shahroudy  Farmanfarmaian.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian.

«Jef Geys / Monir Shahroudy Farmanfarmaian», Wiels Centre d’art Contemporain, Avenue Van Volxem 354, 1190 Bruxelles, jusqu’au 15 septembre.

Merci au Wiels pour les visuels

Quand le Parlement Européen invite les artistes iraniennes d’Unexposed

31 Jan
Fig. 1

Fig. 1

Après le franc succès fin 2012 à Bruxelles de l’exposition Unexposed* qui réunissait les œuvres de 40 jeunes artistes iraniennes, c’est au tour du Parlement Européen de les présenter, “afin de voir autre chose de l’Iran“.

Unexposed c’est quoi ?

C’est le pari audacieux de la commissaire d’exposition, Fery Malek-Madani,  femme de cœur d’origine iranienne, militante des droits de la femme, spécialiste de l’Iran et fondatrice d’Art Cantara asbl “pour la création de ponts entre les cultures“.

Fig. 2

Fig. 2

En 2010, elle lance sur Facebook un appel aux artistes iraniennes qui voudraient participer à son projet artistique. Pour être sélectionnée, elles doivent répondre à trois critères spécifiques: être une femme , née entre 1971 et 1991, vivant et travaillant en Iran. Sur les 400 réponses reçues, Fery Malek-Madani, assistée d’un jury composé de professionnels, retient 40 artistes.

Elle part aussitôt à leur rencontre pour découvrir leurs univers artistiques, leurs démarches mais aussi leurs histoires personnelles. A chacune, elle demande à voir les œuvres qui n’ont jamais été exposées et de lui en expliquer les raisons. Parmi les causes invoquées, le refus des galeristes par peur d’éventuelles représailles mais aussi l’autocensure de l’artiste elle-même.

“On peut peut-être interdire les artistes d’exposer mais certainement pas les empêcher de créer“ (Fery Malek-Madani)

Fig. 3

Fig. 3

C’est en choisissant parmi “ces interdits“ que Fery Malek-Madani a réalisé son Unexposed rassemblant 80 œuvres (deux par artistes) jusqu’à présent cachées dans des appartements familiaux, dortoirs de jeunes filles, bureaux ou ateliers.

Fig. 4

Fig. 4

La génération post-révolutionnaire

Mettre en place des évènements dédiés aux artistes iraniennes, offrir “un espace de liberté“ pour qu’elles puissent s’exprimer, Fery Malek-Madani en a fait son leitmotiv. Mais cette fois-ci, elle met en lumière le travail d’une génération d’artistes très spécifique: celle de l’après-révolution qui n’a connu de l’Iran que la République Islamique. Pour la commissaire d’exposition il s’agit de montrer comment ces jeunes femmes qui “ont été élevées à l’école du régime islamique et baignées dans la pensée unique“ réussissent malgré tout à produire “un art totalement universel“ ainsi qu’à avoir une ouverture d’esprit sur le monde qui les entoure.

fig. 5

fig. 5

Contestation sous-jacente

A travers les sujets traités, on découvre la critique acerbe de cette jeunesse coincée entre les dictats d’une société aux mœurs archaïques et l’attirance pour la modernité qu’incarne le monde occidental. Dans leur oeuvres, elles expriment souvent leur colère et frustration.

Les thèmes de la liberté, des droits de la femme, de la guerre,  de la modernité, de  l’Occident et de la technologie se trouvent au coeur de leur préoccupation et de leur univers artistique.

fig. 6

fig. 6

La discrimination et la condition de la femme se traduisent de façon différente : violemment à travers les deux photos chocs de Samin Abarquoi (fig. 1 et 2) ; plus tristement chez Fariba Dehghanizadeh (fig. 3); impressionnante et angoissante chez Atousa Vahdani avec sa Shabnam,(fig. 4) enveloppée dans du “thermé“, tissu traditionnel iranien, utilisé notamment pour recouvrir les morts…

fig. 7

fig. 7

Chez Maryam Majd, les femmes font de la résistance. La jeune photographe y montre des sportives qui malgré le port obligatoire du “hejab“ continuent à exercer leur sport de prédilection ( fig. 5).

fig. 8

fig. 8

M. Kaseaei Nasab, exprime le désarroi “d’une génération qui  ne comprend pas pourquoi elle est sous sanction“ et la difficulté d’obtenir un visa quand on vient d’Iran ( fig. 6). Le monde est un village nous avait-on dit ? Pas pour elle en tout cas qui a vu son visa refusé par la France.

La quête de liberté se traduit chez Sahar Mokhtari par la rencontre fictive de deux héros de l’Histoire: le tristement célèbre Vietcong exécuté en 1968 par un officier sud vietnamien et Sattar Kahn, révolutionnaire iranien du début du 20ème siècle, morts tous deux au nom de la liberté ( fig. 7).

fig. 9

fig. 9

Les artistes telles que Delara Pakdel et Homa Arkani, révèlent à travers leurs œuvres un pays à deux vitesses ( fig. 8 et 9). La première met en scène des dervish (équivalent du moine occidental) en vêtements traditionnels se promenant dans le métro. La jeune peintre souhaite montrer aux occidentaux que l’Iran possède aussi des moyens de transports modernes . La seconde exprime une société à la fois accablée par le poids des traditions et inéluctablement attirée par le mode de vie occidental.

Le traumatisme de la guerre Iran-Irak apparaît chez Neda Moradi. Avec Fear of darkness, elle raconte son enfance entièrement passée dans la terreur de voir des soldats s’introduire dans sa chambre ( fig. 10).

fig. 10

fig. 10

Enfin, dans sa vidéo » Iran unveiled and veiled again », la réalisatrice Firouzeh Khosrovani raconte avec nostalgie l’histoire du voile islamique, abolit en 1936 pour redevenir obligatoire en 1979.

En Iran, on dit souvent que le changement se fera grâce aux femmes et aux jeunes. Pour Fery Malek-Madani “cette génération d’artistes est véritablement porteuse d’espoir“. Malgré tout ce qu’on a voulu lui inculquer et après plus de trente ans d’autoritarisme et de dictats religieux, elle arrive à garder une ouverture et une liberté d’esprit qui forcent le respect.

Une génération d’artistes iraniennes qui n’est pas dupe et qui attend patiemment son tour ? A aller découvrir d’urgence jusqu’au 1er février au Parlement Européen**.

Infos pratiques: Séance de rattrapage à Athènes (mi-février à mi-mars à la Fondation Michael Cacayonis) puis à Varsovie ( mi-mars à mi-avril au Musée Ethnographique) pour ceux qui auraient raté Unexposed à Bruxelles.

Remerciement: Merci infiniment à Fery Malek-Madani de m’avoir accordé quelques heures de son précieux temps et de m’avoir autorisé  la reproduction des photos sur artbruxelles.

* Unexposed, Tour & Taxis, Bruxelles du 9 Novembre au 25 décembre 2012.

** Unexposed, Parlement Européen, Bâtiment Spinelli, Bruxelles, du 28 janvier au 1er février 2013

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« Dix femmes peintres d’Iran, Dix ans après »

23 Mar

Du 4 au 14 Mars, l’Hôtel de Ville de Saint-Gilles mettait à l’honneur les oeuvres de dix peintres iraniennes ayant déjà fait l’objet d’une exposition en 2001. La commissaire d’exposition, Fery Malek-Madani, spécialiste de l’Iran, féministe et fondatrice de l’ASBL Art Cantara, décide de re-exposer cette année les dix mêmes artistes afin de mesurer le chemin parcouru.

En organisant cette exposition 100% féminine, Fery Malek-Madani désirait tout d’abord  montrer la diversité de peintres, toutes iraniennes, mais de générations et de styles différents. Il s’agissait aussi de ne plus associer l’Iran uniquement à son actualité politique, mais bel et bien de reconnaître la présence d’artistes féminines dans le paysage culturel iranien. Enfin, et elle insiste beaucoup sur ce dernier point, il était très important de percevoir ces artistes au-delà de l’étiquette « made in Iran ».

« Je voulais montrer que ces femmes iraniennes sont des femmes comme nous, qui expriment à travers leurs oeuvres un langage universel »

L’exposition réunie une cinquantaine d’oeuvres, ainsi que deux vidéos enregistrées en 2001 et 2011 montrant la commissaire d’exposition s’entretenir avec les artistes. Bonne idée aussi que d’avoir ressorti le catalogue d’exposition de la première édition, nous permettant ainsi de comparer les oeuvres et l’évolution artistique de ces peintres.

L’emploi des différentes techniques, la richesse de la palette de couleurs, ainsi que la présence d’oeuvres aussi bien figuratives qu’abstraites, attestent bien de la diversité stylistique et des univers artistiques propres à chacune des peintres. Les thèmes choisis révèlent par contre le goût commun de ces artistes pour la représentation de la femme, thème déjà privilégié lors de la première exposition.

« Pourquoi les peintres iraniennes représentent-elles toujours des femmes? » demande Fery Malek- Madani aux artistes lors de ses interviews. Trois raisons principales semblent se distinguer. Arya Shokoohi Eghbal (1962) évoque une préférence esthétique pour le visage féminin. La célèbre miniaturiste Farah Ossouli (1953) explique quant à elle, le besoin pour l’artiste iranienne d’exprimer son idée de la femme, trop longtemps perçue qu’à travers le travail des hommes. Enfin, Maryam Khazai, met en avant la nécessité de peindre la femme, longtemps ignorée, afin de lui redonner sa liberté.

Se peindre pour exister à nouveau?

Le Moi au pluriel

Dans les oeuvres présentes, le désir d’être et d’affirmer son statut de femme semble trouver écho dans le thème récurrent du Moi. Dans Me, Myself, and I, A. Shokooho Eghbal s’interroge sur son rôle de femme. Qui est-elle? Une épouse? Une mère? Une peintre? Sa technique singulière de fragmentation du tableau en plusieurs blocs renforce l’idée de confusion identitaire.

Dans son oeuvre intitulée Moi, M. Mozaffari (1959) se représente dans l’étroitesse d’un couloir sombre, à l’écart des hommes. Regardant fixement le spectateur, le peintre semble s’interroger sur sa place dans la société.

Appartenant à la génération qui n’a connu que la République Islamique, la jeune M. Hashemi (1977) s’est d’abord systématiquement représentée le visage caché par de drôles de masques,  » peut-être pour tout couvrir, même nos pensées » dira-t-elle. Dix ans plus tard, installée à Londres, elle affirme avoir calmé son agitation intérieure et continue de se peindre mais désormais, à visage découvert. Dans Dénudée, un tableau spécialement imaginé pour l’exposition, l’artiste confronte ses deux « Moi ». Celle du passé, le visage masqué, s’oppose à celle du présent, nue et libérée de ses démons.

A travers leurs peintures, ces artistes se cherchent, s’interrogent et luttent entre leurs plusieurs « Moi ». Si cette préoccupation de la femme moderne, déchirée entre ses différents rôles, peut être définitivement lue comme une préoccupation universelle, on ne peut s’empêcher de s’interroger. N’est-il pas légitime que ces artistes iraniennes expriment leur confusion dans un pays où le statut de la femme a été maintes fois chamboulé, et où par conséquent, la femme a du sans cesse apprendre  à se re-inventer? Après tout, faut-il rappeler que le code vestimentaire est passé de la jupe au tchador il y a seulement un peu plus de trente ans…

Si une très grande modernité se dégage de l’ensemble des oeuvres, on constate chez certains artistes l’envie d’exprimer leur attachement à l’Iran. Elle se traduit notamment à travers l’emploi de techniques traditionnelles (miniature et calligraphie), de la présence de références populaires et du choix des sujets.

L’apport de l’Iran

Farah Ossouli, initiatrice de la miniature contemporaine, fusionne dans ses oeuvres  la technique de la miniature persane aux thèmes classiques occidentaux, qu’elle réussià interpréter avec beaucoup d’originalité. Ainsi, elle n’hésite pas à trancher le cou de sa Mona Lisa dans une version miniaturisée ou de remplacer Dieu dans La Création de Michel-Ange, par une femme. Si l’artiste s’amuse à confronter ces deux mondes, la violence des dernières années l’a conduite à remplacer les joyeux rossignols et les belles roses par des bombes et des fusils.

Dans une quête de spiritualité, M. Shirinlou (1966) introduit dans ses oeuvres les vers du Poète Rumi*. A travers un style calligraphique, elle raconte les différentes périodes de la civilisation iranienne dans des techniques mixes média.

M. Hashemi incorpore dans ses oeuvres « réalistes magiques** » des références populaires identifiables à l’Iran. Dans Motherships, l’artiste représentée en toute petite à côté d’un pansement géant, appelle à l’aide des femmes voilées en forme de soucoupes volantes. Sur chaque Mothership le rappel de l’Iran est la: les building de Téhéran, les pistaches et le tchélo kabab (plat populaire iranien).  » Ces femmes viennent pour panser mes blessures, et sont ma façon de montrer mon affection à l’Iran » expliquera-t-elle, même si elle avouera ne pas encore avoir exactement compris la réelle signification de ces drôles de vaisseaux-tchador.

M.Gaziani (1972), elle, révèle son attachement à ses origines par le choix de sujets tirés de l’histoire des dynasties perses, tel que L’Aristo Quadjar.

Si ces oeuvres peuvent tout de suite être identifiables à l’Iran, d’autres au contraire se différencient par l’absence totale de référence au pays:

Les  portraits romantiques à l’encre de F. Amini (1941), offrent des visages de femmes aux traits occidentalisés.
M.Mozaffari capture dans des grands formats à l’acrylique, l’intimité des scènes de la vie quotidienne où « chaque objet a une particularité dans sa solitude« .

A travers ses propres tourments dominés par le rouge et le noir, A. Shokoohi Eghbal exprime les préoccupations universelles de la femme.
M. Rahim Tabrizi (1969) explore elle, une abstraction-bonheur où se baladent anges et papillons.

Dans la vidéo de 2001, les thèmes de liberté et d’ouverture reviennent constamment dans les propos des artistes. Le président Khatami, ex-conseiller de la culture et connu pour ses réformes visant à améliorer le statut des femmes, venait d’être ré-élu. C’est l’Iran des changements. Les galeries d’art, musées et la Maison des Artistes se voient bénéficier de ce nouveau vent de liberté. « Les portes [du pays] se sont ouvertes«  dira en souriant, la jeune calligraphe, G. Fathi (1972).
Ainsi, les femmes artistes dont le travail et le statut avaient été mis sous silence pendant deux décennies, semblaient sortir de l’ombre et jouir à nouveau d’une légitimité sur la scène artistique iranienne.
Lors des dix dernières années, ces artistes ont continué à avancer, à exposer aussi bien en Iran qu’à l’étranger, et à s’affirmer comme des artistes à part entière. Si la censure existe toujours pour certains sujets, comme la nudité par exemple, les peintres iraniennes ont trouvé des moyens d’expression différents pour continuer à exercer leur art. Bien que chacune ait évolué à sa manière, la confiance et le positivisme semblent avoir pris le pas lors de cette deuxième édition.

Retour au calme et Espoir

M.Shirinlou remplace ses tableaux figuratifs qui lui permettaient d’exprimer ses agitations interieures par des oeuvres abstraites et calligraphiques empreintes cette fois, de calme et de forte dimension spirituelle.


M. Rahim Tabrizi se laisse porter vers des toiles de plus grand format dans lesquelles règnent une atmosphère plus colorée et où les titres, tel que Les papillons retourneront-ils à la maison?, sonnent comme de véritables messages d’espoir.

M. Khazai, qui privilégiait le noir parce que  » notre société est monochrome« , s’est aujourd’hui tournée vers des toiles baignées de lumière, de liberté et de couleurs vives, dans  » le but de diminuer la douleur et de [se] rapprocher de la couleur de l’amour ».

En quittant  cette exposition, les évènements politiques de l’Iran semblent avoir été balayés par un vent de liberté et d’espoir, sorti tout droit de cet art iranien conjugué au féminin. Proposer un autre regard sur ses femmes peintres iraniennes? C’est le pari gagné de cette exposition mise en scène avec intelligence et sensibilité.

 » Dix femme peintres d’Iran, Dix ans après » organisé par Art Cantara asbl et à l’initiative de Anne Vanesse, Echevine de l’Egalite des Chances Hommes/Femme, Commune de Saint-Gilles.

*Rumi: Poète soufi considéré comme l’un des plus grands mystiques persans du XIIIe siècle.
** Réalisme magique: appellation utilisée par la critique littéraire et la critique d’art depuis 1925 pour rendre compte de productions ou d’éléments perçus et décrétés comme « magique » et « surnaturels » surgissant dans un environnement défini comme « réaliste ».

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Quand Bruxelles se met au diapason de la musique persane

4 Mar

Bruxelles est décidément une ville étonnante. Fraîchement débarquée dans la capitale belge, c’est par hasard que je découvris dans le programme culturel du quotidien Le Soir (le Mad), un concert dédié à la musique persane. Si le titre « Iran, Les Maîtres de l’Improvisation » ne m’évoquait rien de familier, il titilla fortement ma curiosité. C’est quelques petites recherches plus tard que je compris qu’il s’agissait de musique traditionnelle iranienne, composée de deux maîtres en la matière: Kayhan Kalhor  & Madjid Khaladj.

Il fallait donc ne pas rater cet évènement inédit. Inédit car on peut s’interroger sur l’étendue de notre connaissance à ce sujet: que savons nous vraiment de la musique iranienne? Quels sont ses rythmes, ses sons, ses instruments?  A l’exception de quelques connaisseurs, force est de constater que les réponses sont rares et  l’ignorance face à cet art bien réelle.

C’est donc impatiente et la tête remplie de questions que je me rendis le Vendredi 28 Janvier à L’espace Senghor où je découvris avec étonnement une salle pleine à craquer. Le public, joyeusement composé de belges, de français, d’américains mais surtout des membres de la communauté iranienne attendaient dans une ambiance bon enfant le début des festivités. Un peu plus tard, la salle plongea dans l’obscurité obligeant les brouhahas à se dissiper et les retardataires à se faufiler hâtivement entre les places.

C’est sur une scène illuminée de trois faisceaux de lumière bleutée et décorée de trois somptueux tapis persans, que Kayhan Kalhor, maître incontesté du Kamanchech (luth a archet) et Madjid Khaladj, percussionniste émérite, firent leur entrée sous un tonnerre d’applaudissement.

Le concert débuta par la délicatesse des cordes mélancoliques du Kamancheh joué par Kayhan Kalhor. Assis près de lui, le percussionniste, Madjid Khaladj, se laissait bercer au gré des notes de son compatriote.

Quelques minutes plus tard, le solo se transforma en duo avec les premières notes graves et sourdes du Tombak (sorte de djembe). L’improvisation des maîtres pouvait alors commencer.

La première partie fit clairement honneur à la douce mélodie orientale du Kamancheh, reléguant dans un premier temps  le Tombak à un rôle d’accompagnateur. C’est assis sur ses genoux que Kayhan Kalhor nous fit alors découvrir la beauté de ses notes venues d’ailleurs. Ne formant plus qu’un avec son instrument, le musicien nous offrit un moment de pure méditation. De son côté, Madjid Khaladj suivait paisiblement son camarade au rythme des battements sourds et solennels du tambour. Ensemble, ils nous invitèrent à écouter un récit, celui d’un Iran nostalgique, puisant ses origines à travers les vibrations déchirantes du violon et des résonances dramatiques du Tombak.

La deuxième partie s’annonca très différente. Différente d’abord, puisque la lascivité et la langueur orientales du début laissèrent place à un rythme énergique et tempétueux. Mais différente surtout, par la révélation d’un percussionniste hors du commun. Madjid Khaladj, délaissa son rôle de personnage secondaire pour jouer au côté de son alter ego, le rôle de tous les autres personnages. Si le savoir-faire de Kayan Kalhor continuait de nous hypnotiser , Madjid Khaladj nous réveilla soudainement de notre contemplation passive. Dans un rythme devenu frénétique, les battements des percussions se mirent à résonner dans une salle au public médusé d’admiration. Ce fut alors la découverte d’un répertoire aux mille et une sonorités.  Les doigts du virtuose se mirent à courir avec force et rapidité , faisant retentir les notes au dessus de nos têtes. Au roulement délirant du tambour répondait la vibration exaltée des cordes, passant indifféremment du grave à l’aigu. Alternant sans difficulté les rythmes aussi bien lascifs qu’endiablés, les deux hommes plongèrent l’audience dans l’Iran d’antan, celui des nomades et des traditions perdues.

Et puis, comme si notre envoûtement n’avait pas déjà été à son comble et comme si l’on croyait avoir fait le tour des notes, Madjid Khaladj  mit de côté le Tombak pour nous initier aux sons surprenants du Daf (tambour mystique sur cadre).

 Minute après minute, l’enchanteur nous fit voyager aux rythmes et aux sons définitivement mystiques du Daf, rappelant étrangement le bruit du vent balayant le sable du désert. Tour a tour, il enroula et glissa ses notes dans les cordes perçantes du Kamancheh pour nous transporter dans un Iran au folklore révolu.

 Et puis, la frénésie des rythmes s’estompa pour laisser place au calme poétique des débuts. Le son étouffé du Daf s’évapora dans l’air pour permettre à la plainte mélancolique du Kamancheh de reprendre le dessus. Si Madjid Kaladj semblait dans un premier temps écouter paisiblement son complice, il nous surprit une fois de plus, en portant à ses doigts un nouvel instrument: des Zang-é Saringoshti (cymbalettes à doigts).

 

Le tintement si délicat des cymbalettes associé à la douce mélodie des cordes orientales replongea le public dans la sérénité des débuts mais à la seule différence qu’elle annoncait la fin imminente du récit. Et puis, l’état de grâce fut atteint, lorsque sortie de nulle part, la voix de Kayhan Kalhor se mit à accompagner les instruments. La voix empreinte de gravité nous transporta dans un univers teinté d’une nostalgie si caractéristique de la musique iranienne. Le concert s’acheva sous les ovations d’un public debout et conquis.

Tout au long du concert, les deux musiciens ou plutôt les deux magiciens, ne cessèrent de nous surprendre. Dialoguant  l’un avec l’autre dans un respect absolu et avec une maîtrise à couper le souffle, Kayhan Kalhor et Madjid Kaladj nous proposèrent une gamme inimaginable de sons étrangers à nos oreilles occidentales.

L’espace Senghor offrit ainsi aux bruxellois un évènement inédit en programmant les Maîtres incontestés de la musique traditionnelle persane, dont le talent et le savoir-faire nous ont envôutés le temps d’une soirée, tout simplement magique.

 

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