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Michaël Borremans : L’étrangeté du sublime

10 Avr
The Angel

The Angel, Courtesy Zeno X Gallery Antwerp© Photographer Dirk Pauwels

On dit de lui qu’il est le plus talentueux de notre époque. Bozar présente une rétrospective consacrée au génial peintre et artiste conceptuel belge au travers d’une centaine de peintures, dessins et vidéos.

« Michaël Borremans nous propulse dans un espace où le temps a été annulé » commente le commissaire d’exposition Jeffrey Grove. Dans cet univers peuplé de personnages figés, passé, présent, futur n’ont plus aucun sens. Face à ses peintures, l’interrogation est de mise. Qui sont ces être humains aux allures d’automates portant le parfum de l’ambiguïté ? Aucun d’eux n’osent poser le regard sur nous, les yeux souvent baissés, parfois fermés, l’artiste aime à mettre en scène l’homme moderne, celui qui se croit libre mais qui au contraire est asservi par la société qu’il a lui-même créé. Vidés de toute humanité, les sujets deviennent des objets, des choses tristement subordonnées. Contradiction, spiritualisme, théâtralité et palette feutrée constituent la quintessence du travail de Borremans.

Bizarre vous avez dit bizarre? 

« The Avoider », une monumentale toile de plus que quatre mètres de haut ouvre la marche. Qualifiée de « christique » par l’artiste, l’œuvre représente un homme portant une tenue à la fois élégante (foulard de soie) et débraillée (pieds nus et sales), debout, perdu dans ses pensées. A cette drôle de scène s’ajoute la présence d’un mystérieux bâton de bois. Berger ou dandy? On l’ignore…Lui faisant suite, une série de petits et moyens formats dépeignant des personnages de dos ou de trois-quarts, empreint de sensualité révélant subtilement mais sensuellement une nuque ou comme dans « The Ear », une oreille blessée. « Sleeper » représente une petite fille assoupie, dont la beauté pâle et morbide suggère qu’elle a rendue l’âme. Dans « The Devil’s Dress », un homme nu et étendu à même le sol porte une robe rouge en carton. Par son intitulé évocateur, Borremans brouille encore une fois les pistes en nous amenant à focaliser sur l’aura diabolique se dégageant de cette robe à la matière peu conventionnelle. D’un point de vue technique, le coup de pinceau à brosse longue nous rappelle la pratique des grands maîtres notamment celle du grand Velasquez. Les sujets eux sont souvent inspirés directement d’Edouard Manet pour qui il voue une grande admiration. C’est après plus de quinze années passées à produire des œuvres que l’artiste prend conscience qu’il s’essouffle progressivement et n’arrive plus à créer dans cet atelier « hanté par les fantômes ». Borremans – en quête d’un second souffle – part en 2012 à la recherche d’un nouvel endroit et finit par investir une chapelle désaffectée. L’aspect sacré des lieux où il dit « s’adresser à la Vierge et à ses pinceaux pendant qu’il y peint » lui inspire une série de tableaux à l’iconographie chrétienne, comme en témoigne l’impressionnant « The Angel ». Mesurant plus de trois mètres de haut, un personnage androgyne représenté débout dans une belle longue robe rose, bras ballants, tête baissée et visage couvert de cirage noir, nous hypnotise tant par l’illogisme des éléments que par la facture picturale captivante de perfection. Oui, Michaël Borremans compte bien parmi les artistes vivant les plus brillants du 21ème siècle. Divinement hypnotique.

( article datant de 2014)

« Michaël Borremans. As sweet as it gets », Palais des Beaux-Arts, rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles. Jusqu’au 03 août 2014

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« Chante avec moi »: l’épreuve du deuil d’Afsaneh Noori

22 Mar

« Chante avec moi » raconte l’impossibilité du deuil quand l’être aimé vous est arraché soudainement, sans préavis. C’était à Bozar ce dimanche 18 mars dans une salle comble.

Photo-Janet

@DR/GR

Elle, c’est Janet. Janet Avanesian. L’histoire qu’elle raconte n’est pas la sienne. C’est celle de sa compatriote Afsaneh Noori la metteuse en scène iranienne de cette pièce de théâtre. Afsaneh ne peut pas être sur scène, ne peut pas manipuler les objets qui ont appartenus à son père défunt, ne peut pas raconter sa propre histoire. Elle en est émotionnellement incapable. Alors sa douleur, sa colère, son inestimable amour, ses souvenirs heureux elle les a précieusement confiés à l’épatante et troublante comédienne iranienne.

Dans la peau d’Afsaneh 

Gamine, elle raconte la complicité qu’elle a avec son père « Papa est content, je cours, on rit, on joue »; la passion de cet alpiniste professionnel, pour la montagne, les randonnées, la nature « Papa m’a toujours dit de ne jamais s’approcher d’un glacier car sa glace n’est pas solide ».  Adulte, elle décrit avec joie ce père qui danse, qui chante, qui la réconforte, qui la fait rire. Mais un jour le téléphone sonne à Bruxelles. C’est Téhéran c’est Maman. « Sa voix est nouée » l’inquiétude s’empare d’Afsaneh mais sa mère la rassure « c’est rien, un de ses nouveaux virus que tout le monde attrape, ta sœur l’as aussi ». Amin, le mari d’Afsaneh se met aussi à agir étrangement après un coup de fil reçu plus tôt dans la journée.  Il est agité, nerveux mais ne dit mot. Le soir il ne tient plus et lui avoue  » ton père a fait une crise cardiaque, il est à l’hôpital. ». Malgré le choc, la jeune femme garde espoir d’une guérison « mon père est sportif, il va s’en sortir » se convainc-t-elle. Elle prie durant trois jours à la demande sa mère jusqu’à ce que celle-ci lui annonce le décès de son père « la mort est pour tout le monde ma fille ». Enceinte de sept mois, Afsaneh ne pourra pas se rendre à Téhéran pour assister à l’enterrement de son père.

Comment faire son deuil quand on ne peut pas dire au revoir ? Après les funérailles, sa sœur lui avoue la terrible vérité : « Papa n’est pas mort d’une crise cardiaque, il était dans la montagne, il a fait une chute. ». Comment faire son deuil quand tout n’est que mensonge? Pendant trois jours Afsaneh prie pour son père qu’elle croit vivant. « Il était avec son groupe d’alpiniste, il a voulu aller sur un glacier ». Comment faire son deuil pour « une mort aussi stupide »? Un glacier ? « On avait pas dit PAPA de ne JAMAIS s’approcher d’un glacier ! ». Comment faire son deuil quand la colère ne vous quitte pas ? Afsaneh lit tout ce qu’elle trouve sur Internet concernant la mort de son père. « Papa est resté 8h vivant sous une cascade glacée avec une rupture des poumons ». Est-ce que l’action de  » faire son deuil » est-il vraiment réalisable? Deux ans après la tragédie Afsaneh avouera qu’il se peut que « la blessure s’estompe mais elle s’est « sédimentée » pour toujours quelque part au fond de moi‘.

Climax

C’est sur une scène dépouillée avec pour seul décor deux chaises blanches et les affaires de randonnées du défunt alpiniste, qu’Afsaneh Noori ne cesse de nous surprendre par le biais d’inventions scéniques étonnantes et détonantes. Mais la metteuse en scène ne se contente pas de nous raconter son propre chagrin, sur un écran défilent les témoignages de personnes d’âges et de cultures différentes décrivant leur propre expérience personnelle face à la disparition brutale d’un proche. Et puis comment ne pas parler de la scène de fin magistralement douloureuse, où Janet (extraordinaire dans sa performance !)  recrée la mort du père d’Afsaneh au son déchirant de cette terrible question  « A QUOI ÇA RESSEMBLE LA MORT PAPA ? »

« Chante avec moi », c’est l’histoire de l’impossibilité d’un deuil certes. Mais c’est bien plus que ça. C’est l’amour d’une fille pour son père, d’une fille en colère contre lui, contre son imprudence qui lui sera fatale. Dans sa fureur d’écrire, de raconter, Afsaneh Noori exorcise sans aucun doute cette douleur inconsolable, dans laquelle elle semble être restée en apesanteur, coincée entre ciel et terre. Mais ce qu’elle nous offre ici est avant tout un poignant témoignage d’amour, un hommage bouleversant à ce père adoré disparu sans crier gare. Une pièce coup-de-poing qui vous laissera K.O.

 

 

« Chante avec moi », d’Afsaneh Noori, Bozar, dimanche 18 mars, 17h.

Afsaneh Noori texte, mise en scène – Janet Avanesian comédienne – Haleh Chinikar assistant(e) – Mohammadamin Zamani technique – Rodrigue Nardone musique

 

Alain Altinoglu : Entretien avec un chef d’orchestre humaniste et engagé

20 Fév
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Alain Altinoglu

A Bozar en ce dimanche matin du 4 février, la salle est comble et le public se prépare à écouter la suite symphonique de « Shéhérazade » (composée en 1888 par le russe Nikolaï Rimski-Korsakov ) sous la baguette de l’énergique chef d’orchestre Alain Altinoglu, directeur musical de La Monnaie depuis 2015.

Rires, gazouillements et quelques pleurs contrariés s’élèvent dans la salle quelques minutes avant le début du concert. Des enfants, beaucoup d’enfants! Plutôt inhabituel pour ce genre d’événement attirant un public plus « mature ». La raison ? Il s’agit d’un « Family Concert », un concept ingénueux où parents et chérubins viennent s’initier ensemble aux joies de la musique classique. Avec humour et simplicité, Alain Altinoglu s’adresse à un public tout ouïe en résumant l’histoire de Shéhérazade, expliquant le métier de chef d’orchestre et présentant chaque instrument de musique ( la partie la plus applaudie par les jeunes spectateurs extatiques de découvrir les cuivres ou par le son céleste de la harpe). Les musiciens furent longtemps applaudis et le public définitivement conquis. Un concept que l’on espère sincèrement se voir propager à plus grande échelle.

 

Artbruxelles est allé à la rencontre d’Alain Altinoglu

Les traits sont tirés, l’agenda est serré et pourtant Alain Altinoglu vous acceille chaleureusement avec un grand sourire. Au delà de l’homme affable qu’il est, on comprend immédiatement qu’il appartient à cette catégorie d’être humain, qui doté d’une veritable vocation, aspire à transmettre au plus grand nombre sa passion et à remettre la culture au centre de nos préoccupations.

Artbruxelles : Comment est né le projet de « Family Concert » ?

Alain Altinoglu : En arrivant il y a deux ans à la Monnaie je me suis rendu compte qu’il y avait quelques petits projets éducatifs mais sans grande ampleur et pour moi l’une de nos missions principales en tant que musicien est de transmettre la musique classique des plus jeunes au plus âgé. On doit réussir à toucher tous les publics et particulièrement les familles dont l’éducation ou la culture ne se trouvent pas dans ce genre musical. C’est primordial car ces jeunes sont peut-être notre public de demain ou nos futures musiciens et chanteurs.

Il y avait énormément de tout-petits ce dimanche lors du concert. Vous vous attendiez à ça ? Non et j’étais agréablement étonné ! C’était la première fois que l’on mettait en place un projet de ce genre du coup on ignorait l’âge des enfants présents. Ce qui prouve encore, qu’il y a énormément de possibilités et de choses à développer dans ce domaine pour provoquer la curiosité chez les tout-petits. C’est très important de commencer le plus tôt possible.

Comment fait-on pour les éveiller à la musique classique ? Petit à petit, c’est comme les haricots verts et les épinards ! Mais sans jamais les pousser ou les obliger.

Que leur faire écouter à la maison ? Pour les tout-petits, il faut privilégier des histoires telles que Pierre et Loup, Piccolo Saxo ou Casse-Noisette qui encouragent l’imagination de l’enfant. Pour les plus grands, une musique du vingtième siècle très rythmée comme le Sacre du printemps de Stravinsky ou des ballets hyper puissants comme ceux de Bartók, peuvent plus les attirer qu’une symphonie de Mozart à la consonance plus classique.

Ne devrait-il pas y avoir dès la petite enfance des cours de musique classique dans les écoles ? Mais absolument !

Alors pourquoi ce n’est pas le cas ? Selon moi c’est une affaire politique. Voyez certains pays comme l’Allemagne qui dès les années septante a orienté son système éducatif vers le sport et la culture en arrêtant l’école à midi, pour pouvoir consacrer les après-midis à ces activités para-scolaires. Mais pour moi, l’exemple le plus frappant se trouve au Venezuela qui à la même époque a vu « l’Orchestre Symphonique Simon Bolivar » distribuer violons et flûtes à tous les enfants pour les sortir de la rue où sévissait la drogue et la violence. Aujourd’hui, ces enfants font partis des meilleurs musiciens au monde ainsi que les orchestres notamment dirigées par Gustavo Dudamel. Cette génération là a été sauvée d’une vie atroce grâce en partie à la musique classique.

Pourquoi ce n’est pas comme ça en France ou en Belgique ? Ce n’est pas juste que la France et la Belgique, cela concerne la majorité des pays malheureusement qui ne font pas de la musique classique une priorité. Et puis, il y a aussi un une idée sociologique très répandue que la musique classique est réservée à une élite et pour une classe sociale supérieure, ce qui n’est pas vrai! Il faut dédramatiser tout ça. Je suis persuadé que l’émotion ressentie pendant un concert est totalement indépendant de sa propre connaissance et de sa propre culture. On peut très bien aller voir une « Traviata » et pleurer à la fin sans connaître ou comprendre l’histoire.

Comment sensibiliser les jeunes qui ne viennent pas de ce milieu ? Il y a plusieurs possibilités : si les jeunes ne viennent pas à nous spontanément c’est à nous d’aller vers eux. J’insiste sur ce point, c’est à nous de nous rendre dans la Cité. J’ai des musiciens qui se rendent régulièrement dans les écoles pour montrer les instruments aux élèves et qui organisent de petits concerts à leur attention. Il y aussi les concerts en pleins airs qui marchent bien ainsi que nos partenariats avec les écoles primaires auxquels je tiens beaucoup.

« Shéhérazade », Family Concert, Palais des Beaux-Arts, 4 février 2018, 11h, www.bozar.be

A lire en famille le génial et ludique « Maestro, à vous de jouer !» d’Alain Altinoglu, Editions Actes Sud junior, 2014

 

 

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« Another Time » : un drame iranien de Nahid Hassanzadeh

4 Mai

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Elle, c’est Somayeh, une jeune iranienne de dix-sept ans.  Elle vient d’accoucher d’un bébé né hors mariage. C’est seule, qu’elle rentre de l’hôpital le nourrisson dans les bras.

Lui, c’est Ghadir, son père. Après avoir purgé un an de prison, il est sur le point de retrouver femme et enfants et de découvrir « la terrible » nouvelle.

  « Qu’as-tu fait Somayeh ! Ton père va tous nous tuer ! »

Il ne faudra que quelques minutes pour que la violence s’invite sous les coups et les hurlements enragés du père sur sa fille.

Privée de son enfant, arraché des mains par sa mère, Somayeh est enfermée dans une pièce insalubre, impuissante et abandonnée de tous.

Si l’on pense que le film raconte l’histoire de la jeune fille, l’on se trompe. Car ici, c’est du père qu’il s’agit. De la honte qui s’est abattue sur lui.

 « Tu nous as tous déshonorés ! »

Dans ce quartier pauvre des environs de Téhéran où les familles se connaissent toutes, plusieurs « chefs de tribus » viennent sermonner le père, à leur yeux, fautif par sa longue absence.

« On jase dans le voisinage. Débarrasse toi de cette honte. »

« Tu devais la donner à l’un des nôtres ! »

« Quand une dent bouge, il faut l’arracher. »

Une communauté « d’honneur » où l’on préfère voir sa fille morte, plutôt que de subir les foudres du qu’en- dira-t-on.

«  Somayeh, je désire tant ta mort pour être tranquille. »

Et puis, il y a ces montagnes, froides, majestueuses et inquiétantes, omniprésentes dans le film. Elles observent, silencieuses, la tragédie qui se joue devant elles.

 A mi-chemin entre le drame familial et le thriller, la jeune réalisatrice nous plonge dans un univers aussi angoissant qu’humaniste, car elle montre aussi la tendresse d’un père pour sa fille, un père asphyxié par le poids de traditions archaïques.

Un film choc qui remue les tripes.

« Another Time », de Nahid Hassanzadeh.

Quelques mots de la productrice Fery Malek-Maldini au Parlement Bruxellois le 20 mars 2017

 » Ce film a été très difficile à produire. Il y a un code islamique en Iran très strict à suivre.  L’histoire raconte une relation illicite ( un enfant né hors mariage), ce qui est « islamiquement incorrecte ». Après avoir rencontré plusieurs déboires, nous avons finalement reçu l’autorisation de montrer le film à l’étranger uniquement. Le film a été inspiré par les différents récits qu’a recueillis Nahid Hassanzadeh ( NB: la réalisatrice), lorsqu’elle travaillait en tant que sage-femme dans les quartiers pauvres de Téhéran.  »

Titre Original : Zamani Digar

Genre : Drama Fiction / Social
Running Time : 82 min
Version Original: Farsi
Année : 2016
Producer : Art Cantara/Fery Malek-Madani & Nahid Hassanzadeh

Festivals et récompenses: 

  •  primé « meilleur film de la section films de femme au festival international de Kolkotta en Inde ». C’est le prix le plus élevé au monde récompensant un film réalisé par une femme.
  • 40th São Paulo IFF –  from 20th October  to 2nd November 2016 in São Paulo, Brazil,in  the New Filmmakers Competition section
  • 24th Raindance Film Festival  in the main competition section in London’s West End from September 21st – October 2nd, 2016
  • 22ndKolkata IFF to be held from 11-18 November 2016.Official Competition Section-WOMEN DIRECTORS’ FILMS. Winner of GOLDEN ROYAL BENGAL TIGER AWARDS FOR BEST FILM
  • 65th International Filmfestival Mannheim-Heidelberg.4 to 19 November 2016. Winner of THE BEST ACTOR AWARD
  • 29TH Exground Film Festival- 11-20 NOV. Germany
  • 5th Festival Cinéma(s) d’Iran – Paris – France . 14th 0 2- th June 2017 – Nouvel Odeon
  •  22nd Palm Beach International Film Festival,March 29 to April 2nd.
  • 18th annual Newport Beach Film Festival taking place April 20th-27th, 2017
  • 14th Seoul International Agape Film Festival in Seoul, Korea – 10-15 May  2017

L’émigration: une odyssée racontée par l’iranien Seyed Kamaleddin Hashemi

2 Fév

 

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copyright Margaux Kolly

 

Qu’est-ce que l’émigration ? Le jeune et talentueux metteur en scène iranien Seyed Kamaleddin Hashemi donne son point de vue avec férocité et mélancolie dans sa pièce  » On which wind will you ride », une puissante fable allégorique et polyphonique.

C’est sur une scène minimaliste plongée dans le noir que se tiennent debout alignés les uns à coté des autres, trois hommes et deux femmes. Immobiles, ils semblent attendre quelque chose, quelqu’un. Le hululement sourd de hiboux, le chant discret de grillons et une brise légère semblent suggérer qu’ils se trouvent dans un bois, une forêt, voire une jungle. Ces trois hommes et deux femmes ne parlent pas normalement. Non, ils chuchotent. Ils s’interpellent, se disputent, se réconfortent, se menacent, oui mais toujours en chuchotant.

Le débit de parole est rapide, excessif, les mots sont soufflés avec espoir et frayeur. Se connaissent-ils ? Oui. Enfin non pas vraiment. D’où vient alors cette connivence, cette familiarité ? « Où est Khosro ? Il était derrière nous.. » murmure la jeune maman afghane drapée dans son long voile qui enveloppe son nouveau-né. Puis soudain, les mots susurrés font place à des monologues portés hauts et forts par les protagonistes. C’est leurs âmes qui se révèlent à nous. Ingénieuse invention qui permet de distinguer l’immédiateté de l’histoire qui se déroule devant nos yeux de leur pensée intérieure. «Tous les mêmes ces passeurs. Ils nous traitent comme des chiens ! » s’insurge le plus jeune d’entre eux. « Mon bébé ne manquera de rien » chantonne la Madone – afghane- à l’enfant comme pour s’assurer de la possibilité d’un avenir. A ce moment, parole criée et murmurée s’entremêlent, se nouent, se défont dans la confusion.

Car leur connivence vient de ce voyage du bout de l’enfer qu’ils sont en train de vivre ensemble , celui de quatre iraniens et d’une afghane qui veulent partir de leur pays pour aller s’installer dans un autre. Leur destin est tragiquement lié puisqu’ils ne forment plus qu’un. On devine que le passeur – le fameux Khosro- leur a surement ordonné de se cacher là sans un bruit sans un mot.

La peur au ventre, on retient notre souffle en épiant le moindre mouvement qui pourrait les mettre en danger. Et si le nourrisson se mettait à hurler ? Mais étrangement il n’émet aucun bruit « Mon bébé tu dors ? Fais moi signe que tout va bien » lui supplie sa mère qui au fil des secondes devient de plus en plus pressente. « Khosro lui a donné des somnifères et si la dose était trop élevée ? » s’inquiète-t-elle. Tandis que le rythme s’accélère et que notre rythme cardiaque augmente, Amineh l’autre jeune femme commence à perdre pied, « Je tombe, je vais tomber je n’en peux plus ». Non retiens-toi ! lui somment ses compagnons d’infortune. Bang ! Un coup de fusil résonne dans les airs tandis que la scène se plonge dans une obscurité totale.

Voilà qu’on les retrouve sous une Lune qui a fait son apparition accompagnée d’une musique douce et apaisante. Ils sont toujours cinq mais le nourrisson a disparu. Plus que jamais immobiles et encrés dans le sol, une ombre se dessine à leur pied. Ce sont des arbres. Enracinés dans le sol, ils monologuent sur le printemps, la lune, la vie, leur souvenir. La poésie est à l’honneur. Le silence aussi. Celui de la mort et d’une odyssée qui s’achève dans les ténèbres.

Une pièce poignante qui donne à réfléchir et un jeu d’acteurs époustouflant.

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copyright Margaux Kolly

 

Deux questions à Seyed Kamaleddin Hashemi lors du Q&A à Bozar

Q&A : « La pièce aborde-t-elle la question iranienne de l’émigration ou celle plus universelle ? »

SKH : Le thème est universel. On a voulu s’interroger sur la définition même de l’émigration, du fait de quitter sa terre natale pour aller ailleurs. Dans cette démarche de partir, l’individu voit deux forces opposées s’affronter : d’une part la volonté de quitter son pays d’origine et celle d’autre d’aller dans un autre pays qui peut refuser l’accès. Dans ce cas là, l’individu s’immobilise à un point particulier de son parcours. C’est cette situation statique que nous avons voulu mettre en exergue.

Q&A : « L’histoire est-elle basée sur des faits réels ? »

SKH : Elle s’inspire de la réalité mais pas sur des témoignages concrets. On sait que quand les gens veulent traverser la frontière, il y a souvent un ou plusieurs moments où le guide leur demande de s’immobiliser le temps que le danger passe. Bien sur dans la vie réelle cet instant ne dure que quatre ou cinq minutes. Nous avons pris ce moment précis et l’avons étiré autant que possible.

 

« On which wind will you ride » de Seyed Kamaleddin Hashemi ( Iran), Palais des Beaux-Arts Bruxelles. 27&28 janvier 2017

Seyed Kamaleddin Hashemi dramaturgie, mise en scène, vidéo, éclairages – Seyed Jamal Hashemi assistance mise en scène, texte – Shiva Falahi comédienne – Sonia Sanjaricomédienne – Mohammad Abbasi comédien – Kazem Sayahi Saharkhiz comédien – Ankido Darash créateur son – Hamed Nejabat comédien – Danial Tayebian vidéo – Negar Nemati costumes

Biographie Bozar

Seyed Kamaleddin Hashemi (1976) a grandi à Chiraz, en Iran. Il est auteur, acteur, metteur en scène et directeur de théâtre. En 1995, il a rejoint le Mehr Theatre Group. En 2006, il a écrit It’s a Good Day to Die, une pièce consacrée à la guerre Iran-Irak, qui a été censurée. Le tremblement de terre à Bam lui a inspiré Half-Open Doors. La première d’On Which Wind Will You Ride a été présentée à Fribourg en 2015.

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Le théâtre iranien à l’honneur à Bozar

12 Juil

Basé sur des faits réels contemporains, Ham Havâyi- A bit more everyday, est un docu- théâtre écrit par la talentueuse Mahin Sadri racontant l’histoire de trois femmes iraniennes: Mahnaz Dalir Rooy Fard, veuve d’Abbas Doran, pilote de guerre et héros national tué pendant la guerre Iran-Irak. Shahla Jahed, maîtresse d’une star du football iranien, condamnée à mort pour le meurtre de la femme de celui-ci. Enfin, Leyla Esfandyari, célèbre grimpeuse de haute montagne, morte lors d’une expédition dans l’Himalaya.

C’est dans l’intimité de leurs cuisines respectives, qu’elles racontent leurs histoires aux destins tragiques. Sans jamais interagir entres elles, les protagonistes s’adressent directement aux spectateurs, délivrant tour à tour des monologues où humour et drame s’entrechoquent. Dans une sublime mise en scène (concoctée avec soin par Afsaneh Mahian), Mahnaz, Shahla et Leyla nous confient leurs mots, tour à tour, chuchotés, hurlés, rieurs, suppliants, au rythme des avions qui décollent, des nouvelles de Radio Bagdad, de la cacophonie des ustensiles de cuisine. Dans leur longues robes noires, les comédiennes se déplacent avec grâce, rangent, rient aux éclats, sans jamais nous faire perdre le fil de leurs histoires, tant leur présence est envoûtante. Une perle du théâtre iranien menée avec brio par trois comédiennes qui vous laisseront le souffle coupé.

 

Entretien avec Mahin Sadri (Ecrivaine et actrice auprès du Mehr Theater Group d’Amir Reza Koohestani. Elle a gagné le prix du meilleur texte en 2015 lors du Festival International de Théâtre de Fadjr)

Artbruxelles : «  Pourquoi avoir choisi d’écrire l’histoire de ces trois femmes qui n’ont à la base rien à voir l’une avec l’autre ?

Mahin Sadri : D’abord je trouvais leurs histoires étranges et je me suis donc énormément documentée sur chacune d’elle. Ensuite, elles parlent toutes les trois d’amour, d’un amour inconditionnel mais chacune à leur manière. Enfin, elles partagent le goût du risque et il était important pour moi de montrer leur potentiel et leur force.

Artbruxelles « Y’a t-il un message politique ? »

Mahin Sadri : « Non je n’aime pas les messages politiques. Ce n’est pas mon rôle, je suis une artiste, une comédienne, un écrivain. Je raconte des histoires. Si je voulais faire passer un message politique je ne le ferais pas à travers un texte que j’ai mis deux ans à réaliser, mais je prendrais plutôt la parole dans mon pays lors d’une conférence. Par contre, je déroule en arrière-plan une frise chronologique de l’histoire de l’Iran qui débute avec la Guerre Iran-Irak (1981-1989) et qui prend fin lors de la Révolution Verte en 2009.

Artbruxelles : « Mais les médias occidentaux aiment bien toujours voir une corrélation entre l’art et la politique. »

Mahin Sadri : Je ne pense pas que ce soit que le fait des occidentaux, c’est la même chose en Iran et plus globalement au Moyen-Orient. Parler de l’air devient politique !

Artbruxelles : « Le titre en iranien «  Ham Havayi » est très intriguant…

Mahin Sadri : Cela fait référence au processus d’adaptation du corps aux changements de pression climatique lors des excursions en montagne. La montagne est un environnement qui m’attire énormément. Là haut, tout devient plus exagéré, il y a un climax dramatique unique.

Artbruxelles: La pièce a eu un énorme succès en Iran et en Europe

Mahin Sadri : Oui, lors du Festival International de Théâtre de Fadjr 2015, Elham Korda et Setareh Eskandari ont été sacrées meilleures actrices. Nous sommes aussi très présents dans les tournées européennes.

A ne pas manquer la pièce qui sera d’ailleurs à Paris dans le courant du mois d’Octobre 2016!

A bit more everyday- Ham Hâvayi

Mahin Sadri texte – Afsaneh Mahian mise en scène – Setareh Eskandari comédienne – Elham Korda comédienne – Baran Kosari comédienne – Manouchehr Shoja costumes, création lumières, scénographie – Mohammad Reza Jadidimusique, technicien son

 

 

 

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