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L’onirisme organique de Toufan Hosseiny

23 Avr
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ME, MYSELF & EYE, 2017 PLASTIQUE, POLYSTYRÈNE, PORCELAINE ET CUIR. Courtesy Toufan Hosseiny

 

C’est une atmosphère féminine, florale, raffinée et design que l’on découvre à la Galerie Rodolphe Janssen dans la salle consacrée aux œuvres de l’artiste belge d’origine iranienne Toufan Hosseiny. Dessins, broderies, porcelaines, masques, bijoux et papiers peints se côtoient en parfaite symbiose. Une atmosphère presque virginale d’une jeune fille en fleur dirait-on. C’est en s’approchant que l’on se rend compte progressivement de notre terrible erreur d’appréciation, trahit par l’élégance et la délicatesse des travaux présentés. Car l’univers de cette toute jeune artiste multidisciplinaire est avant tout marqué par la présence et l’association troublantes d’éléments inattendus.

 

 

 

“Never alone“ le titre de l’exposition n’est pas incongru, il est le savant résultat d’un mariage entre l’obsession et la paranoïa. « Je n’aime pas que l’on me remarque mais j’observe sans cesse les gens du coup j’ai la sensation d’être en retour constamment observée et jugée ». Ce sentiment désagréable Toufan Hosseiny l’exprime avec humour dans “Me, Myself and I“ une drôle de créature merveilleusement absurde avec un crâne composé d’une centaine de yeux en porcelaine duquel tombe un long rideau de cheveu en cuir. « Petite je pensais que les objets qui m’entouraient étaient mes amis. Mais au fur et à mesure c’est devenu très angoissant car je pensais qu’ils me regardaient en permanence ».

 

 

 

Œil pour œil…

Ces yeux sont devenus un véritable leitmotiv dans les travaux de Toufan Hosseiny. Des yeux qu’elle avouera « avoir roulé toute la journée pendant plusieurs mois », une répétition du geste qui l’aide à se calmer avouera-t-elle. A la base crées en frigolite pour son projet de fin d’études, elle crée spécialement pour l’exposition ces yeux en porcelaine d’abord pour ses monstres mais aussi pour sa collection de bijoux sous forme de bagues et de boucles d’oreilles excentriques. Impossible de ne pas faire le rapprochement avec la superstition du « mauvais œil » (“sheshm“) présente de façon persistante, caustique et angoissante dans toutes les familles iraniennes. “The monsters I grew up with“ est une série composée d’une galerie de neuf montres sous forme de masques. « J’ai toujours aimé les monstres et je m’amusais petite à dessiner de drôle de créatures » avant de préciser amusée qu’elle regardait « pas mal de films fantastiques voire d’horreur avec {son} père alors qu’{elle} n’en avais pas l’âge ! ». Ses angoisses Toufan Hosseiny les exprime dans ces monstres à qui elle a attribué un nom, une date de naissance et de décès. « Ils peuvent aussi bien représentés des personnes que des émotions ». Ces masques n’ont pourtant rien d’effrayants, ils sont au contraire très attirants. « J’aime transformer ce qui est laid en beau. C’est ma façon de faire la paix, de tourner la page ».

 

 

 

 

dent pour dent

Dans une série de dessins de fleurs aux traits extrêmement délicats et raffinés, la jeune femme aborde le thème de la mort. On y voit des fleurs composées d’os et de dents de sagesse, symbole d’une résurrection bienveillante. En véritable touche-à-tout, l’artiste transformera plus tard ces fleurs en broderies. « C’est vrai qu’avec ma formation de stylisme j’ai toujours ce rapport très fort au textile. C’est un moyen avec lequel je communique bien. ». A côté de ces médaillons un drapeau en lin et cuir, cette fois à la forme non-figurative interpelle. « J’ai crée un symbole beaucoup plus abstrait cette fois toujours en rapport avec l’anatomie des fleurs, des racines et des vertèbres. » Le résultat ? « Une forme ressemblant à l’os du bassin mais aussi du vagin avec ces tiges qui se croisent formant cet œil. C’est la naissance de tout ce monde qui nous regarde ». Cette œuvre intitulée « Birth » provoque un fort pouvoir d’attractivité tant il semble être la synthèse non seulement de son travail mais aussi d’une forme de « statement » , comme si finalement nous étions les témoins chanceux et heureux de l’éclosion de Toufan Hosseiny dans le monde de l’art. Une artiste très prometteuse qu’il faudra suivre de très près.

 

 

 

 

« Never alone“, Toufan Hosseiny, Galerie Rodolphe Janssen, 10-28 octobre 2017

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Une lente métamorphose iranienne

26 Nov

Sans titre

Un festival inédit sur les réalisatrices iraniennes a eu lieu ce week end au cinéma Vendôme de Bruxelles. Au programme de Focus Iran, neuf documentaires et quatre courts-métrages puissants qui nous ont plongés dans la complexité de la société iranienne.

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« C’est pour humaniser l’Iran » que Fery Malek-Madani a imaginé et organisé ce festival. L’audacieuse et passionnée belgo-iranienne, spécialiste de l’Iran et militante des droits de la femme, en avait tout simplement assez que l’actualité de ce pays controversé ne soit que traitée sous un angle politique. « Ce sont des iraniens en chair et en os que je veux montrer, des gens dotés de sensibilité comme nous» insiste-t-elle. C’est équipées de leur simple caméra et armées de leur seul courage, que ces douze réalisatrices parviennent au travers de leur films à nous immiscer dans l’intimité de leurs compatriotes et nous transportent dans une société empreinte de paradoxes. Fortement engagés, les documentaires – majoritairement des drames sociaux- abordent plusieurs thèmes profonds tels que l’inégalité des sexes, le chômage, la justice, la religion et n’hésitent pas à soulever des tabous tels que la transsexualité et le sida. Tous sont révélateurs de la difficulté de changer une société façonnée par le schéma patriarcal et tributaire de la tradition.

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Un pas en avant, un pas en arrière

We are half of the population, réalisé au printemps 2009 par la célèbre cinéaste et militante Bani-Etemad, est un documentaire à la fois édifiant et glaçant sur l’état du pays. Si la réalisatrice démontre à quel point la lutte des femmes a pris de l’ampleur, elle dénonce aussi fermement les lois discriminatoires et odieuses que subissent « ces citoyennes de seconde zone ». Bani-Etemad révèle aussi du paradoxe qui règne dans le domaine de l’éducation. Alors que les jeunes filles sont de plus en plus nombreuses à prendre le chemin de l’université, elles se voient très souvent stoppées par le système de « quotas des sexes », privilégiant à note égale les garçons. Dans Les chasseurs sont les meilleurs disciples, la réalisatrice Mojgan Ilanlu est allée elle à la rencontre de religieux progressistes, afin de mettre en lumière l’évolution de la réflexion chez certains membres du clergé iranien. On les voit à notre plus grand étonnement citer Shakespeare et Nietzsche ou encore surfer sur internet. Alors pourquoi ces religieux « modernes » doivent-ils encore se cacher derrière un rideau pour faire cours aux jeunes étudiantes? Pour la réalisatrice, la réponse à ce paradoxe est simple: « l’Iran ne peut se jeter d’un coup dans la modernité! ». Néanmoins, certains ne partagent pas cet avis et ne voient d’ailleurs dans ce film, le signe d’aucune évolution. Et justement, c’est bien là que réside le dilemme, car si certains iraniens pensent qu’il faut du temps et de la patience pour commencer à goûter à la modernité, d’autres estiment que l’attente est interminable, même utopique.

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Tous s’accordent toutefois sur un point: le changement en Iran est une nécessité, voire un besoin vital. Reste à savoir quand et comment il doit s’opérer.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian n’a pas envie de parler

28 Août
Monir Shahroudy Farmanfarmaian

Monir Shahroudy Farmanfarmaian

“Monir Shahroudy Farmanfarmaian est en retard pour la conférence de presse“ s’excuse le très sérieux commissaire d‘expo Dirk Snauwaert avant de rajouter non sans ironie “ en même temps on peut bien l’attendre, elle, a attendu toute sa vie la reconnaissance du milieu de l’art“.

Oui, Monir, iranienne de 89 printemps et considérée comme l’une des figures clés de l’art contemporain iranien a patiemment attendu son tour pour exister “ internationalement“.

Le Wiels, prestigieux centre d’art contemporain bruxellois, lui consacre une exposition réunissant une vingtaine de “sculptures-mosaïques“ qui ont fait sa réputation. Des miroirs – hommage à l’architecture islamique- cassés, fragmentés et déstructurés où le reflet du regardeur est mis à mal.

La rencontre tant attendue avec Monir est décevante. La petite dame aux cheveux blancs est arrivée presque agacée. Bien sur, elle est âgée et a voyagé de Téhéran, mais tout de même. Monir n’a pas envie de parler. Quand on réussit finalement à l’approcher pour lui confier être venu afin d’écrire sur son travail, Monir balaie d’un geste l’initiative et rétorque en iranien : “Tout ce qui devait être dit  à mon propos a déjà été écrit !“.

 Monir Shahroudy Farmanfarmaian.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian.

Monir est née en 1924 à Qazvin dans une famille iranienne aisée. A 17 ans elle part s’installer aux Etats-Unis et travaille pour Andy Warhol puis pour un magasin de décoration où elle ne cessera de peindre des fleurs. Peu de temps après, la jeune artiste en herbe repart en Iran et entreprend de visiter ce pays qu’elle ne connaît pas bien. Elle visite les mosquées, les lieux saints, les endroits touristiques mais part aussi à la rencontre des bédouins. C’est la tête chargée d’images et de sensations qu’elle retourne aux Etats-Unis. Fascinée par la beauté des miroirs découverts dans les palais et les mausolées, Monir commence à les sculpter inlassablement mais à sa manière: de forme circulaire, hexagonale ou pentagonale,  le miroir- reflet de l’âme- est alors fragmenté et bousculé.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur cette artiste mais son silence nous a coupé la chique. Dommage.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

Monir Shahroudy  Farmanfarmaian.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian.

«Jef Geys / Monir Shahroudy Farmanfarmaian», Wiels Centre d’art Contemporain, Avenue Van Volxem 354, 1190 Bruxelles, jusqu’au 15 septembre.

Merci au Wiels pour les visuels

Marjane Satrapi, une peintre haute en couleur

21 Mar
 (Fig.1) Sans Titre, 2012, Acrylique sur papier marouflé sur toile, 63,5 x 48,5-cm,Courtesy galerie Jérôme de Noirmont

(Fig.1) Sans Titre, 2012, Acrylique sur papier marouflé sur toile, 63,5 x 48,5-cm,Courtesy galerie Jérôme de Noirmont

     Dans la catégorie artiste complète le nom de Marjane Satrapi mérite amplement sa place. Connue du grand public pour ses talents de dessinatrice de bandes-dessinées noir et blanc (Persépolis, Broderies, Poulet aux Prunes), de réalisatrice (Persépolis, Poulet aux prunes), ou même récemment de comédienne (La Bande des Jotas), l’artiste iranienne révèle pour la première fois ses qualités de peintre à travers 21 toiles exposées dans la prestigieuse galerie parisienne Jérôme de Noirmont.

Un univers féminin mais pas féministe

Réalisées entre 2009 et aujourd’hui, ces peintures à l’acrylique  représentent uniquement des portraits de femmes. La série se compose de 12 portraits solos (fig.1), 6 en duo (fig.2) et 4 groupés (fig.3). Si au rez-de-chaussée de la galerie les grands formats et l’animation des portraits à plusieurs sont mis à l’honneur, le premier étage nous plonge dans l’intimité des portraits solo où chaque protagoniste semble être perdu dans ses pensées. Bien que l’artiste nous invite ici dans un univers féminin, la galeriste Emmanuelle de Noirmont met en avant “une démarche très éloignée de tout féminisme“ et de préciser que Marjane Satrapi est tout simplement “plus inspirée par les visages féminins.“  Pas de combat idéologique donc, mais une attirance purement esthétique.

Le style Satrapi “ en couleur“

Le style épuré des bandes-dessinées de l’artiste telles que Poulet aux prunes se retrouve dans les peintures de Marjane Satrapi: quelques lignes suffisent à donner corps aux personnages. “L’apparente“ simplicité du trait contrebalance avec la très grande expressivité du regard des femmes. Mais ici le noir et blanc des bandes-dessinées a donné place à de la couleur vive où l’association des trois couleurs primaires à des non-couleurs (blanc, noir et gris) se répète dans la majorité des œuvres présentées. Traitées en aplat, les couleurs viennent remplir les formes et constructions géométriques des personnages faisant  ainsi écho aux œuvres abstraites de Mondrian, artiste que Marjane Satrapi avoue admirer.

fig.2 Sans Titre  2012 Acrylique sur toile 150,3 x 100,5 cm Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

fig.2 Sans Titre 2012 Acrylique sur toile 150,3 x 100,5 cm Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

Mises en scène énigmatiques

L’humour et la légèreté des bandes-dessinées ont disparu au profit d’une émotion plus intense. Les mises en scènes élaborées par la peintre laissent le visiteur en proie à de nombreuses interrogations. Dans les portraits solos, le personnage ne regarde jamais de face, le visage ou le regard est tourné vers l’extérieur de la toile. Comme le souligne Marjane Satrapi, “ce qui nous attire ici, c’est le hors-champs“ nous obligeant à nous demander ce que regarde la jeune femme du tableau. Dans les portraits groupés c’est le jeu de regard qui interpelle. Quelles relations le peintre veut suggérer entre les différents protagonistes ? Que se racontent-elles ?

Les femmes iraniennes de son enfance

Dans cette série les femmes ont les cheveux noirs épais, la bouche close et les lèvres recouvertes de rouge. Leurs expressions se veulent tour à tour sévères, tristes, blasées, fâchées, mélancoliques ou pensives. Les héroïnes de Marjane Satrapi s’inscrivent dans des scènes de la vie quotidienne : une cigarette ou un livre à la main, s’apprêtant à manger un fruit ou à boire un thé, en pleine conversation avec une mère, une sœur, une amie peut-être ? De l’histoire qui se trame, nous n’en saurons rien. Avec ses compositions sans titre, l’artiste ne donne aucun indice, nous laissant face à nos incertitudes. Si l’histoire de ces femmes reste inconnue, l’artiste puise son inspiration dans son environnement familier: “j’ai souvent peint ma grand-tante, moi-même, ma grand-mère, ses cousines, d’autres dont je n’ai que de vagues souvenirs“. L’artiste a crée des personnages à l’image des femmes qui l’ont entouré lors de ses années passées en Iran, de “celles qui m’ont faites“ confesse-t-elle.

fig.3, Sans Titre, 2012 Acrylique sur toile 140 x 140 cm, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

fig.3, Sans Titre, 2012 Acrylique sur toile 140 x 140 cm, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

La prédiction

La passion de Marjane Satrapi pour la peinture n’est pas nouvelle. Elle est même la première. L’artiste raconte la relation privilégiée entretenue durant son enfance en Iran avec une grande-tante. Peintre, poète et divorcée de son mari avant même sa première de nuit de noces, cette femme libre et indépendante avait étudié la peinture en Suisse. Ce court séjour lui valut le surnom de “Ammeh Suisse“ (“Tante Suisse“ en persan). Préférant la compagnie de la vieille dame à celle des enfants, Marjane passait ses fins de semaines à écouter sa tante lui conter des histoires d’amour et de vengeance tout en dessinant et peignant sur tous les supports possibles, y compris les murs de la maison. Avant de mourir d’un cancer, la tante avait prévenu la petite artiste en herbe de six ans : “avec un front pareil, soit tu seras peintre, soit écrivain, soit les deux“.

A travers ses peintures chargées d’émotions et de mystères, Marjane Satrapi, artiste aux ressources inépuisables, semble rendre un vibrant hommage  à sa bien-aimée “Ammeh Suisse“ qui avait prédit avec humour son brillant avenir.

Informations pratiques : Marjane Satrapi, Peintures ; Galerie Jérôme de Noirmont, 38 avenue Matignon, 75008 Paris. Jusqu’au 23 mars 2013.

Remerciement : Merci infiniment à Emmanuelle de Noirmont pour sa gentillesse et pour avoir autorisé la publication des photos sur artbruxelles.

Photo : Marjane Satrapi. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont.

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