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Duane Hanson et les anti-héros du rêve américain

10 Avr

Elle, c’est Queenie, une femme de ménage afro-américaine perdue dans ses pensées. Si vous l’interpellez elle ne vous répondra pas. Car Queenie n’est pas constituée de chair et d’os mais de fibre de verre et de résine synthétique. « Elle », fait partie des sculptures plus vraies que nature du génialissime et regretté Duane Hanson, actuellement exposées au Musée d’Ixelles.

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Fils d’agriculteurs, Duane Hanson grandit dans les années trente dans une bourgade du Minnesota et développe dès l’enfance son goût pour la sculpture. Soutenu par ses parents, il part à Washington étudier les Beaux-Arts et obtient son diplôme en 1951. Malheureusement la décennie qui suit sera loin d’être fructueuse pour le jeune homme, le monde de l’art ne jurant que par « l’expressionisme abstrait », un courant dans lequel l’artiste ne se retrouve pas. C’est sa rencontre décisive avec George Segal sculpteur de modèles vivants, qui amènera Hanson à explorer le procédé dit de « lifecasting ». Il utilisera toutefois des médiums rares tels que la résine de polyester et la fibre de verre, matières qui lui permettent de rendre compte des détails du corps humain. Nous sommes à présent au milieu des années soixante et les peintres « hyperréalistes » sont à la mode. Alors que ces derniers dépeignent le quotidien en toute neutralité, Hanson lui désire « faire quelque chose pour que le public prenne conscience de la situation ». Car c’est à ce moment précis que contestation populaire, mouvements de droits civiques et mécontentement général font rage dans une Amérique où la pauvreté divise la société.

La mort, la misère et le racisme, devenus les sujets de prédilection de l’artiste se matérialisent dans des sculptures violentes et d’un hyper-réalisme à couper le souffle, comme ces œuvres mettant en scène des sans-abris dormant à même le sol, un bébé mort jeté dans une poubelle ou des scènes de mise à tabac policière lors d’émeutes raciales. Profondément perturbant.

 

Aux antipodes du Musée Grévin

C’est à partir des années septante que commence sa fascination pour les gens ordinaires. Ouvriers, petits vieux, touristes, cow boys, peintres en bâtiment ou fermiers ne sont pas les favoris de l’artiste par hasard. Si le thème semble bien plus léger, Duane Hanson ne perd en rien de son esprit critique. Ici ce sont les « américains moyens » qu’il immortalise, ceux pour qui « la société ne fait rien » disait-il. Pas de success story ou de sourire ultra-bright, mais des gens aux physiques banals, aux regards baissés et désabusés, ceux qui n’ont pas pu accéder à l’« American Dream ». Techniquement, Hanson est à l’apogée de son art. Le rendu est si puissant qu’il provoque un sentiment de malaise. Il faut y réfléchir à deux fois avant d’oser s’approcher d’eux et finalement les observer indécemment sous toutes les coutures. Loin de toute caricature, Duane Hanson capture avec un réalisme virtuose mais aussi une immense empathie, ceux qu’il appelait « les invisibles ». Une passion qui lui coûtera la vie, emporté en 1996 par un cancer provoqué par la surexposition à la fibre de verre et les résines. Un artiste et une exposition hors normes.

( article datant de 2014)

« Duane Hanson », Musée communal d’Ixelles, 71 rue Jean Van Volsem, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 25 mai.

 

 

 

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