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L’onirisme organique de Toufan Hosseiny

23 Avr
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ME, MYSELF & EYE, 2017 PLASTIQUE, POLYSTYRÈNE, PORCELAINE ET CUIR. Courtesy Toufan Hosseiny

 

C’est une atmosphère féminine, florale, raffinée et design que l’on découvre à la Galerie Rodolphe Janssen dans la salle consacrée aux œuvres de l’artiste belge d’origine iranienne Toufan Hosseiny. Dessins, broderies, porcelaines, masques, bijoux et papiers peints se côtoient en parfaite symbiose. Une atmosphère presque virginale d’une jeune fille en fleur dirait-on. C’est en s’approchant que l’on se rend compte progressivement de notre terrible erreur d’appréciation, trahit par l’élégance et la délicatesse des travaux présentés. Car l’univers de cette toute jeune artiste multidisciplinaire est avant tout marqué par la présence et l’association troublantes d’éléments inattendus.

 

 

“Never alone“ le titre de l’exposition n’est pas incongru, il est le savant résultat d’un mariage entre l’obsession et la paranoïa. « Je n’aime pas que l’on me remarque mais j’observe sans cesse les gens du coup j’ai la sensation d’être en retour constamment observée et jugée ». Ce sentiment désagréable Toufan Hosseiny l’exprime avec humour dans “Me, Myself and I“ une drôle de créature merveilleusement absurde avec un crâne composé d’une centaine de yeux en porcelaine duquel tombe un long rideau de cheveu en cuir. « Petite je pensais que les objets qui m’entouraient étaient mes amis. Mais au fur et à mesure c’est devenu très angoissant car je pensais qu’ils me regardaient en permanence ».

 

 

Œil pour œil…

Ces yeux sont devenus un véritable leitmotiv dans les travaux de Toufan Hosseiny. Des yeux qu’elle avouera « avoir roulé toute la journée pendant plusieurs mois », une répétition du geste qui l’aide à se calmer avouera-t-elle. A la base crées en frigolite pour son projet de fin d’études, elle crée spécialement pour l’exposition ces yeux en porcelaine d’abord pour ses monstres mais aussi pour sa collection de bijoux sous forme de bagues et de boucles d’oreilles excentriques. Impossible de ne pas faire le rapprochement avec la superstition du « mauvais œil » (“sheshm“) présente de façon persistante, caustique et angoissante dans toutes les familles iraniennes. “The monsters I grew up with“ est une série composée d’une galerie de neuf montres sous forme de masques. « J’ai toujours aimé les monstres et je m’amusais petite à dessiner de drôle de créatures » avant de préciser amusée qu’elle regardait « pas mal de films fantastiques voire d’horreur avec {son} père alors qu’{elle} n’en avais pas l’âge ! ». Ses angoisses Toufan Hosseiny les exprime dans ces monstres à qui elle a attribué un nom, une date de naissance et de décès. « Ils peuvent aussi bien représentés des personnes que des émotions ». Ces masques n’ont pourtant rien d’effrayants, ils sont au contraire très attirants. « J’aime transformer ce qui est laid en beau. C’est ma façon de faire la paix, de tourner la page ».

 

 

 

dent pour dent

Dans une série de dessins de fleurs aux traits extrêmement délicats et raffinés, la jeune femme aborde le thème de la mort. On y voit des fleurs composées d’os et de dents de sagesse, symbole d’une résurrection bienveillante. En véritable touche-à-tout, l’artiste transformera plus tard ces fleurs en broderies. « C’est vrai qu’avec ma formation de stylisme j’ai toujours ce rapport très fort au textile. C’est un moyen avec lequel je communique bien. ». A côté de ces médaillons un drapeau en lin et cuir, cette fois à la forme non-figurative interpelle. « J’ai crée un symbole beaucoup plus abstrait cette fois toujours en rapport avec l’anatomie des fleurs, des racines et des vertèbres. » Le résultat ? « Une forme ressemblant à l’os du bassin mais aussi du vagin avec ces tiges qui se croisent formant cet œil. C’est la naissance de tout ce monde qui nous regarde ». Cette œuvre intitulée « Birth » provoque un fort pouvoir d’attractivité tant il semble être la synthèse non seulement de son travail mais aussi d’une forme de « statement » , comme si finalement nous étions les témoins chanceux et heureux de l’éclosion de Toufan Hosseiny dans le monde de l’art. Une artiste très prometteuse qu’il faudra suivre de très près.

 

 

 

« Never alone“, Toufan Hosseiny, Galerie Rodolphe Janssen, 10-28 octobre 2017

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Art Brussels pour les gens pressés

20 Avr

 

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Ben Sledsens, « Rattenvangster », Tim Van Laere Gallery

Art Brussels fête ses cinquante ans ! Une édition anniversaire très réussie avec cent quarante sept galeries d’art en provenance de trente-deux pays, des projets sous forme d’expositions collectives et des prix pour récompenser le travail des artistes.

Pour ceux qui sont pressés, voici une sélection d’artistes et de projets qui ont retenus notre attention.

Belgian Art Prize

On regarde absolument la vidéo politique et poétique d’Otobong Nkanga, grande gagnante du Belgian Art Prize 2017. « In pursuit of bling » dénonce les conséquences de l’exploitation colonialiste et capitaliste qui ont transformé les ressources naturelles en objets de convoitise.

Prix du Solo Show

Au nombre de 22 les solos show de cette année étaient de haut niveau ( Alice Anderson à la Galerie Valérie Bach, Leen Voet chez Albert Baronian, Stelios Karamanolis chez Flatland, Sofie Muller chez Geukens & Vil, Romain Van Wissen chez Triangle Bleu etc.) finalement remporté par Nicolas Party ( chez Xavier Hufkens) avec trois magnifiques toiles bucoliques et japonisantes.

Projet Artistique

Il faut aller voir la sublime « Mystic Properties », exposition collective en collaboration avec le HISK ((Higher Institute for Fine Arts), curatée par la très dynamique Elena Sorokina, dans laquelle les artistes posent la question de l’appartenance de l’œuvre d’art en prenant comme point de départ, « L’Agneau mystique », le célèbre retable de Gand ayant été pendant des siècles un objet de convoitise. Coup de cœur ici pour « The Marriage of Heaven and Hell » de Joris Van de Moortel.

Chez les galeristes 

On adore le plasticien belge Pascal Bernier qui a remis au goût du jour la technique désuète de la taxidermie avec sa merveilleuse série à la fois caustique et émouvante «  Accident de chasse » . Françoise Pétrovitch (Semiose galerie) nous a ravit avec ses œuvres d’étrange matérialité que ce soit avec sa céramique « Peau d’Ane » ou ses peintures vous plongeant dans un profond état contemplatif à l’instar de ses personnages. A ne pas rater ses expositions à La Louvière qui débutent conjointement le 27 avril au Centre de la gravure et à Keramis. Côté urbain, on découvre avec enthousiasme le travail très organique de l’américain Ethan Greenbaum ( Super Dakota) qui se réapproprie les matériaux industriels récupérés lors de ses promenades pour en faire une réflexion sur les changements et les mutations de la Ville. On ne se lasse pas des amazones de la peintre belgo-iranienne Sanam Khatibi ( Rodolphe Janssen), des peintures aux paysages de loin idylliques de près somptueusement inquiétants tel un Jardin d’Eden inversé. Sophie Kuijken ( Nathalie Obadia) nous propose des portraits mystérieux et intriguants résultat d’un génial clash entre tradition ( flamande) et modernité dans lesquels les personnages sont crées grâce à une combinaison de plusieurs personnes. On fonce voir « Seated Woman » de la géniale peintre belge Farah Atassi (Michel Rein) qui réinvente d’une façon inédite les grands peintres du 20e siècle faisant d’elle LA peintre moderne du 21e siècle. Chez Félix Frachon, le nouveau de la bande, on découvre le travail délicat et scientifique de Nandita Kumar qui explore l’impact des nouvelles innovations technologiques sur la vie humaine en combinant vidéo et son. Le très jeune anglais Oli Epp ( Semiose galerie) dépeint sa vie quotidienne à travers ses œuvres avec humour et sarcasme. On aime ses têtes surdimensionnées dénuées de traits faciaux  et le jeu de l’illusion optique. Enfin, arrêtez vous devant le très parodique « Rattenvansger » du jeune artiste belge Ben Sledsens (Tim Van Laere Gallery) pour vous mettre le sourire aux lèvres, une dernière fois avant de partir.

 

 

Art Brussels, Tour & Taxis jusqu’au 22 avril 2018

 

Les invisibles de Jane Evelyn Atwood 

10 Avr

Une claque en pleine figure. C’est ce qui vous attend lors de la rétrospective consacrée à la grande photographe Jane Evelyn Atwood.

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Il faut mettre sa sensibilité en veille devant la centaine de clichés exposés au Botanique. Depuis 1976, la téméraire et engagée américaine Jane Evelyn Atwood immortalise dans ses sublimes noir et blanc les habituellement « invisibles ». Marginaux, enfants victimes de mines antipersonnel, handicapés mentaux ou prostituées passent de l’ombre à la lumière. C’est toujours avec dignité et poésie que sont ici traitées ces personnes, trop souvent frappées du sceau de la souffrance des corps (déformations, cicatrices, cadavres). Jane Evelyn Atwood a en effet la particularité d’établir entre elle et ses sujets une relation s’inscrivant dans la confiance et la durée. Sa motivation? « Comprendre comment ceux qui ont été cassés par la tragédie de la vie trouvent malgré tout la force d’avancer. »

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Blondine, Jean-Louis et les autres

La photographe vivra ainsi une année entière en compagnie de « Blondine », une prostituée parisienne, ou encore les quatre derniers mois de Jean-Louis, premier sidéen européen ayant accepté de se faire photographier dans la phase terminale de sa maladie. Et puis il y a ces dix années hallucinantes consacrées aux femmes emprisonnées. A force de ténacité, Atwood parvient à s’introduire dans quarante prisons à travers le monde et rapporte ainsi dans ses valises un reportage-photo glaçant et inédit sur leurs conditions de détentions. Une rétrospective douloureusement édifiante qui vous prend aux tripes. Ames sensibles, passez votre chemin.

( article datant de 2014)

« Jane Evelyn Atwood », Le Botanique, 236 rue royale, 1210 Bruxelles. Jusqu’au 12 janvier.

 

Duane Hanson et les anti-héros du rêve américain

10 Avr

Elle, c’est Queenie, une femme de ménage afro-américaine perdue dans ses pensées. Si vous l’interpellez elle ne vous répondra pas. Car Queenie n’est pas constituée de chair et d’os mais de fibre de verre et de résine synthétique. « Elle », fait partie des sculptures plus vraies que nature du génialissime et regretté Duane Hanson, actuellement exposées au Musée d’Ixelles.

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Fils d’agriculteurs, Duane Hanson grandit dans les années trente dans une bourgade du Minnesota et développe dès l’enfance son goût pour la sculpture. Soutenu par ses parents, il part à Washington étudier les Beaux-Arts et obtient son diplôme en 1951. Malheureusement la décennie qui suit sera loin d’être fructueuse pour le jeune homme, le monde de l’art ne jurant que par « l’expressionisme abstrait », un courant dans lequel l’artiste ne se retrouve pas. C’est sa rencontre décisive avec George Segal sculpteur de modèles vivants, qui amènera Hanson à explorer le procédé dit de « lifecasting ». Il utilisera toutefois des médiums rares tels que la résine de polyester et la fibre de verre, matières qui lui permettent de rendre compte des détails du corps humain. Nous sommes à présent au milieu des années soixante et les peintres « hyperréalistes » sont à la mode. Alors que ces derniers dépeignent le quotidien en toute neutralité, Hanson lui désire « faire quelque chose pour que le public prenne conscience de la situation ». Car c’est à ce moment précis que contestation populaire, mouvements de droits civiques et mécontentement général font rage dans une Amérique où la pauvreté divise la société.

La mort, la misère et le racisme, devenus les sujets de prédilection de l’artiste se matérialisent dans des sculptures violentes et d’un hyper-réalisme à couper le souffle, comme ces œuvres mettant en scène des sans-abris dormant à même le sol, un bébé mort jeté dans une poubelle ou des scènes de mise à tabac policière lors d’émeutes raciales. Profondément perturbant.

 

Aux antipodes du Musée Grévin

C’est à partir des années septante que commence sa fascination pour les gens ordinaires. Ouvriers, petits vieux, touristes, cow boys, peintres en bâtiment ou fermiers ne sont pas les favoris de l’artiste par hasard. Si le thème semble bien plus léger, Duane Hanson ne perd en rien de son esprit critique. Ici ce sont les « américains moyens » qu’il immortalise, ceux pour qui « la société ne fait rien » disait-il. Pas de success story ou de sourire ultra-bright, mais des gens aux physiques banals, aux regards baissés et désabusés, ceux qui n’ont pas pu accéder à l’« American Dream ». Techniquement, Hanson est à l’apogée de son art. Le rendu est si puissant qu’il provoque un sentiment de malaise. Il faut y réfléchir à deux fois avant d’oser s’approcher d’eux et finalement les observer indécemment sous toutes les coutures. Loin de toute caricature, Duane Hanson capture avec un réalisme virtuose mais aussi une immense empathie, ceux qu’il appelait « les invisibles ». Une passion qui lui coûtera la vie, emporté en 1996 par un cancer provoqué par la surexposition à la fibre de verre et les résines. Un artiste et une exposition hors normes.

( article datant de 2014)

« Duane Hanson », Musée communal d’Ixelles, 71 rue Jean Van Volsem, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 25 mai.

 

 

 

« Chante avec moi »: l’épreuve du deuil d’Afsaneh Noori

22 Mar

« Chante avec moi » raconte l’impossibilité du deuil quand l’être aimé vous est arraché soudainement, sans préavis. C’était à Bozar ce dimanche 18 mars dans une salle comble.

Photo-Janet

@DR/GR

Elle, c’est Janet. Janet Avanesian. L’histoire qu’elle raconte n’est pas la sienne. C’est celle de sa compatriote Afsaneh Noori la metteuse en scène iranienne de cette pièce de théâtre. Afsaneh ne peut pas être sur scène, ne peut pas manipuler les objets qui ont appartenus à son père défunt, ne peut pas raconter sa propre histoire. Elle en est émotionnellement incapable. Alors sa douleur, sa colère, son inestimable amour, ses souvenirs heureux elle les a précieusement confiés à l’épatante et troublante comédienne iranienne.

Dans la peau d’Afsaneh 

Gamine, elle raconte la complicité qu’elle a avec son père « Papa est content, je cours, on rit, on joue »; la passion de cet alpiniste professionnel, pour la montagne, les randonnées, la nature « Papa m’a toujours dit de ne jamais s’approcher d’un glacier car sa glace n’est pas solide ».  Adulte, elle décrit avec joie ce père qui danse, qui chante, qui la réconforte, qui la fait rire. Mais un jour le téléphone sonne à Bruxelles. C’est Téhéran c’est Maman. « Sa voix est nouée » l’inquiétude s’empare d’Afsaneh mais sa mère la rassure « c’est rien, un de ses nouveaux virus que tout le monde attrape, ta sœur l’as aussi ». Amin, le mari d’Afsaneh se met aussi à agir étrangement après un coup de fil reçu plus tôt dans la journée.  Il est agité, nerveux mais ne dit mot. Le soir il ne tient plus et lui avoue  » ton père a fait une crise cardiaque, il est à l’hôpital. ». Malgré le choc, la jeune femme garde espoir d’une guérison « mon père est sportif, il va s’en sortir » se convainc-t-elle. Elle prie durant trois jours à la demande sa mère jusqu’à ce que celle-ci lui annonce le décès de son père « la mort est pour tout le monde ma fille ». Enceinte de sept mois, Afsaneh ne pourra pas se rendre à Téhéran pour assister à l’enterrement de son père.

Comment faire son deuil quand on ne peut pas dire au revoir ? Après les funérailles, sa sœur lui avoue la terrible vérité : « Papa n’est pas mort d’une crise cardiaque, il était dans la montagne, il a fait une chute. ». Comment faire son deuil quand tout n’est que mensonge? Pendant trois jours Afsaneh prie pour son père qu’elle croit vivant. « Il était avec son groupe d’alpiniste, il a voulu aller sur un glacier ». Comment faire son deuil pour « une mort aussi stupide »? Un glacier ? « On avait pas dit PAPA de ne JAMAIS s’approcher d’un glacier ! ». Comment faire son deuil quand la colère ne vous quitte pas ? Afsaneh lit tout ce qu’elle trouve sur Internet concernant la mort de son père. « Papa est resté 8h vivant sous une cascade glacée avec une rupture des poumons ». Est-ce que l’action de  » faire son deuil » est-il vraiment réalisable? Deux ans après la tragédie Afsaneh avouera qu’il se peut que « la blessure s’estompe mais elle s’est « sédimentée » pour toujours quelque part au fond de moi‘.

Climax

C’est sur une scène dépouillée avec pour seul décor deux chaises blanches et les affaires de randonnées du défunt alpiniste, qu’Afsaneh Noori ne cesse de nous surprendre par le biais d’inventions scéniques étonnantes et détonantes. Mais la metteuse en scène ne se contente pas de nous raconter son propre chagrin, sur un écran défilent les témoignages de personnes d’âges et de cultures différentes décrivant leur propre expérience personnelle face à la disparition brutale d’un proche. Et puis comment ne pas parler de la scène de fin magistralement douloureuse, où Janet (extraordinaire dans sa performance !)  recrée la mort du père d’Afsaneh au son déchirant de cette terrible question  « A QUOI ÇA RESSEMBLE LA MORT PAPA ? »

« Chante avec moi », c’est l’histoire de l’impossibilité d’un deuil certes. Mais c’est bien plus que ça. C’est l’amour d’une fille pour son père, d’une fille en colère contre lui, contre son imprudence qui lui sera fatale. Dans sa fureur d’écrire, de raconter, Afsaneh Noori exorcise sans aucun doute cette douleur inconsolable, dans laquelle elle semble être restée en apesanteur, coincée entre ciel et terre. Mais ce qu’elle nous offre ici est avant tout un poignant témoignage d’amour, un hommage bouleversant à ce père adoré disparu sans crier gare. Une pièce coup-de-poing qui vous laissera K.O.

 

 

« Chante avec moi », d’Afsaneh Noori, Bozar, dimanche 18 mars, 17h.

Afsaneh Noori texte, mise en scène – Janet Avanesian comédienne – Haleh Chinikar assistant(e) – Mohammadamin Zamani technique – Rodrigue Nardone musique

 

Alain Altinoglu : Entretien avec un chef d’orchestre humaniste et engagé

20 Fév
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Alain Altinoglu

A Bozar en ce dimanche matin du 4 février, la salle est comble et le public se prépare à écouter la suite symphonique de « Shéhérazade » (composée en 1888 par le russe Nikolaï Rimski-Korsakov ) sous la baguette de l’énergique chef d’orchestre Alain Altinoglu, directeur musical de La Monnaie depuis 2015.

Rires, gazouillements et quelques pleurs contrariés s’élèvent dans la salle quelques minutes avant le début du concert. Des enfants, beaucoup d’enfants! Plutôt inhabituel pour ce genre d’événement attirant un public plus « mature ». La raison ? Il s’agit d’un « Family Concert », un concept ingénueux où parents et chérubins viennent s’initier ensemble aux joies de la musique classique. Avec humour et simplicité, Alain Altinoglu s’adresse à un public tout ouïe en résumant l’histoire de Shéhérazade, expliquant le métier de chef d’orchestre et présentant chaque instrument de musique ( la partie la plus applaudie par les jeunes spectateurs extatiques de découvrir les cuivres ou par le son céleste de la harpe). Les musiciens furent longtemps applaudis et le public définitivement conquis. Un concept que l’on espère sincèrement se voir propager à plus grande échelle.

 

Artbruxelles est allé à la rencontre d’Alain Altinoglu

Les traits sont tirés, l’agenda est serré et pourtant Alain Altinoglu vous acceille chaleureusement avec un grand sourire. Au delà de l’homme affable qu’il est, on comprend immédiatement qu’il appartient à cette catégorie d’être humain, qui doté d’une veritable vocation, aspire à transmettre au plus grand nombre sa passion et à remettre la culture au centre de nos préoccupations.

Artbruxelles : Comment est né le projet de « Family Concert » ?

Alain Altinoglu : En arrivant il y a deux ans à la Monnaie je me suis rendu compte qu’il y avait quelques petits projets éducatifs mais sans grande ampleur et pour moi l’une de nos missions principales en tant que musicien est de transmettre la musique classique des plus jeunes au plus âgé. On doit réussir à toucher tous les publics et particulièrement les familles dont l’éducation ou la culture ne se trouvent pas dans ce genre musical. C’est primordial car ces jeunes sont peut-être notre public de demain ou nos futures musiciens et chanteurs.

Il y avait énormément de tout-petits ce dimanche lors du concert. Vous vous attendiez à ça ? Non et j’étais agréablement étonné ! C’était la première fois que l’on mettait en place un projet de ce genre du coup on ignorait l’âge des enfants présents. Ce qui prouve encore, qu’il y a énormément de possibilités et de choses à développer dans ce domaine pour provoquer la curiosité chez les tout-petits. C’est très important de commencer le plus tôt possible.

Comment fait-on pour les éveiller à la musique classique ? Petit à petit, c’est comme les haricots verts et les épinards ! Mais sans jamais les pousser ou les obliger.

Que leur faire écouter à la maison ? Pour les tout-petits, il faut privilégier des histoires telles que Pierre et Loup, Piccolo Saxo ou Casse-Noisette qui encouragent l’imagination de l’enfant. Pour les plus grands, une musique du vingtième siècle très rythmée comme le Sacre du printemps de Stravinsky ou des ballets hyper puissants comme ceux de Bartók, peuvent plus les attirer qu’une symphonie de Mozart à la consonance plus classique.

Ne devrait-il pas y avoir dès la petite enfance des cours de musique classique dans les écoles ? Mais absolument !

Alors pourquoi ce n’est pas le cas ? Selon moi c’est une affaire politique. Voyez certains pays comme l’Allemagne qui dès les années septante a orienté son système éducatif vers le sport et la culture en arrêtant l’école à midi, pour pouvoir consacrer les après-midis à ces activités para-scolaires. Mais pour moi, l’exemple le plus frappant se trouve au Venezuela qui à la même époque a vu « l’Orchestre Symphonique Simon Bolivar » distribuer violons et flûtes à tous les enfants pour les sortir de la rue où sévissait la drogue et la violence. Aujourd’hui, ces enfants font partis des meilleurs musiciens au monde ainsi que les orchestres notamment dirigées par Gustavo Dudamel. Cette génération là a été sauvée d’une vie atroce grâce en partie à la musique classique.

Pourquoi ce n’est pas comme ça en France ou en Belgique ? Ce n’est pas juste que la France et la Belgique, cela concerne la majorité des pays malheureusement qui ne font pas de la musique classique une priorité. Et puis, il y a aussi un une idée sociologique très répandue que la musique classique est réservée à une élite et pour une classe sociale supérieure, ce qui n’est pas vrai! Il faut dédramatiser tout ça. Je suis persuadé que l’émotion ressentie pendant un concert est totalement indépendant de sa propre connaissance et de sa propre culture. On peut très bien aller voir une « Traviata » et pleurer à la fin sans connaître ou comprendre l’histoire.

Comment sensibiliser les jeunes qui ne viennent pas de ce milieu ? Il y a plusieurs possibilités : si les jeunes ne viennent pas à nous spontanément c’est à nous d’aller vers eux. J’insiste sur ce point, c’est à nous de nous rendre dans la Cité. J’ai des musiciens qui se rendent régulièrement dans les écoles pour montrer les instruments aux élèves et qui organisent de petits concerts à leur attention. Il y aussi les concerts en pleins airs qui marchent bien ainsi que nos partenariats avec les écoles primaires auxquels je tiens beaucoup.

« Shéhérazade », Family Concert, Palais des Beaux-Arts, 4 février 2018, 11h, www.bozar.be

A lire en famille le génial et ludique « Maestro, à vous de jouer !» d’Alain Altinoglu, Editions Actes Sud junior, 2014

 

 

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« I comme Iran » la merveilleuse invention poétique de Sanaz Azari

5 Sep

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Dans I comme Iran, deux protagonistes conversent en persan dans ce qui ressemble à une salle de classe. L’un est professeur, il s’apprête à enseigner la « belle langue du farsi » à son l’élève qui n’est d’autre que la talentueuse réalisatrice belge d’origine iranienne Sanaz Azari endossant son propre rôle.

Lui est magnétique. Debout devant le tableau noir, il trace à la craie blanche les lettres de l’alphabet qu’il associe à un mot. Le mot devient prétexte à une anecdote politique (l’impact de Khomeiny), économique (onze millions de chômeurs), nostalgique ( la désillusion de la Révolution islamique). Et puis, d’un coup d’éponge la craie disparait à l’image de la mémoire que l’on désire effacer.

Elle, on ne verra jamais son visage. Juste sa main qui écrit, hésitant, raturant, effaçant les mots sur un manuel d’iranien illustré d’images naïves d’un père, d’un enfant, d’un morceau de pain, d’une rivière. D’elle, on entendra sa voix. Grave et envoûtante, elle dialogue avec son professeur dans cette langue qu’elle écorche, qu’elle ne maitrise pas.

 

 

 

Si l’histoire politique du pays défile en toile de fond, I comme Iran propose en plus une dimension infiniment poétique. Le dialogue est interrompu par les images du manuel qui défilent sous nos yeux accompagné d’un mot prononcé par l’élève. Une construction visuelle poétique dans l’esprit du Haïku. En même temps, les images de ce manuel datant de la Révolution deviennent de plus en plus pixélisées, jusqu’à en devenir complètement abstraites. Peut-être à l’image de l’Iran de ce professeur qui ne reconnaît plus son pays natal ou de l’élève qui semble à la fois si proche et si loin de ses origines.

Dans ce huit-clos, il y aussi et surtout la performance de Sanaz Azari qui ose montrer ses failles, mais aussi l’immense courage d’apprendre ce qu’elle aurait du acquérir dès la naissance.  Elle ne pense pas dans la langue de sa mère, elle est « une maison sans toit ». Un apprentissage fragile, intime qui fait écho aux accidents du passé, à l’exil et à la transhumance.

A la fois extrêmement émouvant et innovant, I comme Iran se regarde comme une merveilleuse oeuvre d’art qui aurait enfanté d’un documentaire politique. A ne rater sous aucun prétexte.

 

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