Archive | Uncategorized RSS feed for this section

Les dessins fabuleux d’un certain Zabihullah Mohammady

24 Juin
“Rostam contre le démon Akvan” , feutre couleur, 2018 (@Delgosha gallery)

 

C’est un univers résolument captivant et inhabituel qui décore les murs de la Galerie Art Base. Dépourvus de tout mimétisme ou de référence à l’Histoire de l’Art, les seize dessins de l’iranien Zabihullah Mohammady regorgent de personnages colorés et atypiques évoluant dans un registre épique. Une exposition réjouissante et étonnante rendue possible grâce à sa jeune curatrice Vida Dena et à sa collaboration avec la Galerie Delgosha basée à Téhéran.

Si un jour l’on vous parle de Zabihullah Mohammady ne faites pas semblant de le connaitre. Car cet iranien âgé de 78 ans, pas (encore !) connu, s’est mis à dessiner une fois à la retraite. Originaire d’un petit village de la Province montagneuse du Lorestan, Zabihullah Mohammady arrête sa scolarité à huit ans afin de subvenir aux besoins de sa famille. « Les habitants de ces villages étaient extrêmement pauvres il y a quatre-vingt ans, et les enfants devaient donc aller travailler pour aider leur famille ayant pour conséquence un taux élevé d’analphabétisation“ explique Vida Dena, artiste multidisciplinaire qui a découvert ses dessins lors d’une petite exposition collective à Téhéran. Subjuguée par son univers elle le contacte via son compte Instagram. Une relation de confiance s’installe entre eux durant une année. “Étant moi-même artiste je ne pense pas vraiment à acheter des œuvres d’art puisque je suis surtout concentrée à vendre les miens !» confie-t-elle joyeusement. Mais cette fois-ci c’est différent. Elle se met à acheter, un, puis deux, puis cinq dessins de ce monsieur dont elle découvre l’histoire particulièrement touchante.

De l’importance de la transmission orale

De ses huit ans à sa retraite, Zabihullah Mohammady travaille sans relâche sur les ports où il  charge et décharge les marchandises des bateaux. Dès l’enfance, son père qui ne sait pas du tout lire lui demande de mémoriser le célèbre « Livre des Rois » ( Shahnaméh) écrit par le grand poète Ferdowsi afin de lui raconter quotidiennement les histoires de cette épopée royale datée du XIème siècle. L’enfant tente tant bien que mal de déchiffrer les textes pour les apprendre par la suite par cœur. Plus tard à l’adolescence,  il se rend régulièrement dans  les “Naghal“ (café populaire et traditionnel)) de son village où un conteur (que l’on appelle un “Naghali“) vient raconter aux habitants les histoires de ces héros épiques sortis tout droit des fameux recueils de poésie. Grâce à son modeste apprentissage de la lecture et à son écoute attentive dans ces fameux cafés, Zabihullah Mohammady développe à son tour un don de conteur, attirant de plus en plus de voisins venant l’écouter chez son père. 

 

art4

Mir Norouz et Mir Najaf, feutre couleur, 2018 (Delgosha gallery)

art2

La ville des femmes, feutre couleur, 2018 (Delgosha gallery)

Des ânes, des femmes et un mollah

Après de longues années laborieuses de travail l’homme enfin libéré de toute obligation, se met à dessiner de façon si compulsive qu’il se réveille même en pleine nuit pour remplir des cahiers entiers peuplés d’hommes, de femmes, d’ânes, de paons, d’oiseaux de toute sorte flottant tête en l’air tête en bas, illustrant ces fameuses légendes englouties, digérées et répétées toute une vie durant. C’est ainsi qu’en 2018  après un an d’aller-retour à Téhéran, Vida Dena décide d’organiser une exposition à Bruxelles pour faire découvrir le travail de ce monsieur âgé .

Ce sont donc ces récits légendaires que l’on découvre ici avec des histoires d’amour impossible ( Shirin et Farhad) de terribles combats ( Rostam contre le démon Akvan), mais aussi certains passages du Coran ou de récits plus drôles et anecdotiques comme les  mésaventures du Mollah Nasreddine, un personnage très populaire en Iran ( Mollah Nasreddine et son âne). A l’aide de ses modestes feutres couleurs, Zabihullah Mohammady dessinent des personnages aux allures à la fois enfantines et caricaturales sans tenir compte d’aucune considération académique. La combinaison des traits jonglant entre maladresse et justesse absolue, l’absence totale de perspective, le remplissage hachuré des corps ou l’expressivité absurde des personnages dispersés à tout va dans l’espace sont autant d’éléments qui constituent la singularité de son univers.

 

art1

Une femme et deux paons , feutre couleur, 2019 (Delgosha gallery)

A l’état brut

C’est son histoire et son style « anti-système“ qui qualifie son travail d’art brut, un concept révélé en 1945 par Jean Dubuffet qui voulait bouleverser le statut d’œuvre d’art engoncé dans des règles conventionnelles. Car pour lui, contrairement aux autres, un artiste ne devait pas obligatoirement être sorti d’une école d’art pour créer quelque chose d’extraordinaire, bien au contraire ! Selon lui ( et à juste raison !) des autodidactes, des marginaux, des gens hors du système de l’art pouvaient donner naissance à une œuvre d’art totalement libre et libérée à l’esthétique puissante et à la formation d’un langage nouveau.

Un concept qui colle parfaitement aux dessins de Zabihullah Mohammady dont l’histoire personnelle et la production artistique inédite en font un diamant à l’état brut. A découvrir de toute urgence.

art3

Shirin et Farhad, feutre couleur, 2019 (Delgosha gallery)

art6

Nasreddine et son âne, feutre couleur, 2018 (@Delgosha gallery)

 

“Art brut épique d’Iran: Zabihullah Mohammady“, Art Base, 29, rue des Sables, 1000 Bruxelles,  jusqu’au 7 juillet. Ouvert ce dimanche 30 juin de 11h à 16h, Sur rendez-vous pour les autres jours ( Contact Vida Dena: 0032 488 66 91 24)

 

 

Publicités

Art Brussels 2019 pour les gens pressés

27 Avr

IMG_7503

La 37è édition est une bien mauvaise nouvelle pour les gens pressés. Car dans un monde idéal il faudrait absolument tout voir tant la sélection y est palpitante! Voici notre choix, et il fut cornélien!

Les galeries qui ne déçoivent jamais

SEMIOSE (Paris)

On plonge dans l’univers troublant et magnétique des grands formats de la géniale Françoise Pétrovitch, on s’arrête devant les céramiques organiques de Salvatore Arancio, on prend une bouffée de peps et de vitamine D dans le super solo d’Amélie Bertrand. On s’arrête pour discuter avec ( et c’est rare) une super team de galeristes toujours ravis de vous renseigner.

IMG_7575

HOPSTREET ( Bruxelles)

On court voir les photos brodées à la main de l’anglaise Julie Cockburn et les créatures hybrides de l’allemand Thorsten Brinkmann.

Jean-DEsk-2018-Inkjet-Print-200-x-150-cm©Thorsten-Brinkmann-VG-Bildkunst-Bonn-2018_edited-1

Les galeries que l’on ne connaissait pas et que l’on veut désormais suivre non-stop:

NINO MIER GALLERY ( Los Angeles) On avoue avoir passé beaucoup de temps dans cette galerie provenant tout droit de Los Angeles qui nous propose des artistes atypiques; on ne rate pas la femme aux seins propulseurs de lait de la suisse Louise Bonnet et les personnages enfantins et (sous acide certainement) d’André Butzer.

IMG_7784

IMG_7627.JPG

ALICE BLACK (London)

On y découvre trois jeunes artistes: Marty Schnapf , Tristan Pigott, Lee Marshall dont le point commun est la critique sur notre culture contemporaine.

IMG_7510

Le projet le plus atypique

PAID BY THE ARTIST

Véritable ovni de cette 37édition, on y découvre l’atelier de Yannick Ganseman, un univers peuplé de drôles de personnages en bas-relief en bois peint. Invité par Art Brussels, le galeriste Simon Delobel n’avait pas malheureusement le fond nécessaire pour cette exposition. L’artiste y a donc aussi contribué.

 

 

Pour les nostalgiques et les amoureux du 20è siècle

QG (Ixelles)`

On y redécouvre avec délectation le travail de Georg Karl Pfahler,  l’un des maîtres européens de la peinture abstraite de l’après-guerre.

d7hftxdivxxvm.cloudfront.net

L’artiste le plus flippant donc jubilatoire:  Les sculptures de visages ultra réalistes  du grand artiste danoisPeter Land chez Keteleer Gallery ( Anvers)

IMG_7800

Les  jeunes artistes à suivre: 

L’africaine Kudzabau-Violet Hwami ( Tyburn, Londres) des grands nus aux couleurs très pop qui questionnent l’identité queer.

Tyburn_Gallery_Kudzanai-Violet_Hwami-Mwana-we-Mukami-2016-0006

On a adoré l’univers loufoque de Pieter Jennes chez  Sofie Van de Velde Gallery .

IMG_7586

 

Jos de Gruyer & Harald This:  On savoure chaque sculpture de ce duo farfelu! ( représentant du Pavillon Belge de la Biennale de Venise 2019).  Des petites têtes sans corps en plâtre agrémentées de faux cheveux posés sur des piliers. On y reconnaitra des politiciens, des dictateurs, des meurtriers etc. Merveilleusement drôle.

 

 

Jolien de Roo, Lauréate Art Contest 2018:Les oeuvres sont accrochées dans LE SALON (on peut y aussi y trouver malheureusement à boire et manger, peut-être pas le meilleur endroit pour y exposer un travail aussi introspectif). On n’hésite pas,  malgré les gens assis,  à s’approcher et à se laisser aller dans l’univers méditatif et mystérieux de cette artiste belge.

 

Les  » Solo »

Stephan Goldrajch chez SAGE ( Paris) 

IMG_7801

Il y en a des tonnes de qualité!

Mais si il y en une à voir on fonce chez SAGE  découvrir les aquarelles de l’israélien Stephan Goldrajch rappelant l’univers carnavalesque et humoristique d’un James Ensor.

Et si le temps vous reste un peu n’oubliez pas Lieven de Boeck ( Meessen de Clercq) , Nadia Naveau ( Base-Alpha) et Emmanuel Van der Auwera ( Harlan Levey).

On regrette  l’absence de la Patinoire Royale/Valérie Bach et on oublie pas bien sur les monstres sacrés de l’art contemporain: Galerie Nathalie Obadia, Xavier Hufkens, Michel Rein, Gladstone, Templon, Almine Rech, Sorry we’re closed,  Xippas-Baronian, Rodolphe Janssen etc. qui nous en mettent plein la vue avec une sélection très pointue… mais le temps vous manque!

 

 

 

 

 

 

 

Faites sortir les figurants : Un documentaire (absolument génial) de Sanaz Azari

22 Fév

26799-agenda-image

On ne les regarde pas et pourtant l’on sait qu’ils sont là. Ils ne sont pas faits pour être remarqué, ils ne sont pas là pour être un mais pour former un tout. Ainsi, rien d’étonnant que leurs voix ne portent pas, que leur visage se confondent où qu’une partie seulement de leur corps ne soit sélectionnée. Ils sont là comme une agitation que l’on déplace dans un espace. Dans l’industrie du cinéma, ils constituent une masse d’invisibles fortement stéréotypée que l’on nomme  les figurants. C’est grâce à son envie de les filmer que Sanaz Azari fait voler en éclat le groupe pour faire exister l’individualité.

Taisez-vous!

Dans un  aéroport  un homme âgé pousse son chariot, une technicienne de surface balaie, deux amies marchent vers un agent de la sécurité, une femme traverse en diagonale la pièce. De cette première scène vous n’entendrez presque rien à part le claquement des talons, le glissement des roues et des susurrements  de  fausses conversations à peine audibles. Le figurant ne parle pas. Il chuchote la majeure partie du temps, il fait semblant de parler, d’avoir une conversation. On le déplace sur instruction : traversez l’espace, arrêtez-vous, riez, taisez-vous, courez. Ainsi les premières secondes du documentaire nous fait d’emblée réaliser « l’absurdité » de la situation rappelant fortement un Tati ou un Beckett.

 

Des communautés stéréotypés

Ces figurants Sanaz Azari les a filmés sur divers lieux de tournages de films. Mais attention, il ne s’agit pas de professionnels mais de gens ordinaires comme vous et moi. On y verra des anciens policiers ré-endossant pour l’occasion leur uniforme, des jeunes de cités en action dans leur propre quartiers, des ouvriers, des femmes africaines. On y verra des communautés stéréotypées dévoilées par les annonces de casting qui reviennent comme un leitmotiv tout au long du film :  « Des hommes profil Europe de l’Est. Un homme typé arabe qui jouerait le domestique d’Isabelle Huppert (…). Des femmes blanches, milieu populaire, visages marqués. (…) Des femmes noires parlant leur langue d’origine, cheveux crépus, pas de lissage. ( …). Oui nous sommes bien réduits à ces catégorisations. Mais en posant sa caméra sur les figurants non pas comme groupe mais comme individu à part entière, Sanaz Azari nous livre de sublimes portraits de l’humanité. Une humanité aussi bien lumineuse qu’abîmée, heureuse que blasée, remplie d’espoir et d’amertume. Les scènes sont entrecoupées  de mannequins gonflables que l’on voit tour à tour balancés sur le sol, puis gonflés, portant un masque et des vêtements, débout en rangées puis enfin dégonflés à nouveau comme une fatalité…

 

Le désir d’être filmé

Dans la première partie du documentaire, les lieux de tournages se succèderont, un bar, une gare, un hôpital psychiatrique, une piscine. Si la caméra montre les figurants en plein travail, elle les filme surtout pendant leur pause dans les espaces d’attente, souvent inconfortables. Des heures et des heures à patienter, parfois la nuit jusqu’à l’aube, jusqu’à s’endormir la tête posée sur un coin de table à attendre que quelqu’un vienne les chercher.  Et tout ça pour quoi ? Pour une poignée de sous. Mais ce que filme Sanaz Azari ici c’est leur désir d’être filmé et donc d’exister. Une première pour nous spectateur. Car ici ce sont les figurants et uniquement les figurants que nous regardons.  C’est le désir de pouvoir être en mesure de dire «  regarde là-bas le mec au chapeau c’est moi! ». 

De la petite à la grande Histoire

Le documentaire, qui montrait jusqu’à là les figurants converser autour de sujets de la vie quotidienne,  bascule dans une autre histoire cette fois plus d’actualité, plus dark : celle des migrants. C’est progressivement que  Sanaz Azari, emmène subtilement le spectateur de la petite à la grande Histoire. Impossible alors de ne pas voir un parallèle entre les figurants et les migrants. Impossible de ne pas voir l’attente, la fatigue, la masse. Ce collectif invisible que l’on ne regarde pas mais dont on sait pertinemment qu’il est là.

Un documentaire qui contient tous les ingrédients de l’univers “azariesque“: la singularité, l’élégance, l’absurdité, la poésie et la profonde humanité. Un exercice délicat qui aborde des sujets sensibles, mené par une main de maître et sans tomber dans les lieux communs d’une réalisatrice qui ne finit pas de nous étonner. A voir absolument.

Bande- annonce: https://player.vimeo.com/video/292882667« >

« Faites sortir les figurants“ de Sanaz Azari

 

 

A Bozar: En transe avec Charlemagne Palestine

17 Mai

CharPalest 0153

L’association de son prénom à son nom est aussi improbable que son univers artistique. Il s’agit de Charlemagne Palestine, immense artiste qui a investi la salle Horta de Bozar de centaines de peluches, tissus, dessins, photos, papiers mâchés, de vidéos et d’installations sonores pour une exposition solo apocalyptique et renversante.

Charlemagne Palestine le sonoriste

 Si l’on assiste à un concert- performance de cet artiste new-yorkais de septante ans en ignorant tout de lui et de son travail on pourrait les premières minutes croire à une vaste blague. L’homme au look extravagant est assis à son piano recouvert, plutôt dégueulant, de peluches de toutes les couleurs semblant être tout droit sorti d’un film de science fiction dans lequel les nounours seraient devenus les maîtres du monde.

A l’aide de ses  index l’homme appuie sur deux notes qu’il répète à l’infini. Vous pensez à ce moment précis que l’on se moque de vous. Attendez, attendez encore. Car aussi bête que cela semble, le rythme, l’alternance et la répétition en continu de ces notes se métamorphosent en une musique à la résonance aussi sublime que mystique. Emportées par l’écho des lieux, les notes s’élèvent divines, éthérées, libérées de toute convention académique dans un crescendo sans fin. Vous êtes dans un état de transe. Le son devient hypnotique, psychédélique, l’homme n’est plus une blague, il est un chaman, un magicien qui convoque l’inconnu. Charlemagne Palestine est un génie. Un avant-gardiste. Un musicien génial. Non pardon, il n’est pas musicien il se qualifie de « sonoriste » ou de «  sculpteur de son ». En alternant sur un rythme plus au moins rapide des notes individuelles, il développe la technique du « pianotage », créant une réverbération étourdissante et tout à fait hallucinante du son. Sûrement l’influence de son expérience de jeunesse quand il était… carillonneur!

(vidéo: Concert https://www.youtube.com/watch?v=WN7ghZVZTr0)

Charlemagne Palestine, Strumming Music at the Centre for Fine Arts, Brussels, 1974

Considéré comme l’une des pionniers de la musique minimaliste – un courant apparu dans les années soixante aux Etats-Unis désignant plus spécifiquement l’ensemble des œuvres utilisant la répétition comme technique de composition-, Charlemagne Palestine réfute cette étiquette qu’on lui a longtemps collé à la peau. Minimaliste lui ? Jamais de la vie ! Charlemagne Palestine se considère au contraire « maximaliste ». Rien d’étonnant finalement quand l’on découvre l’univers pléthorique et luxuriante de ses installations.

Charlemagne Palestine le plasticien

Sculptures, peintures, installations visuelles et sonores, films et surtout des centaines de peluches constituent le «  Sschmmettrrettrroossppecctivve » de Charlemagne Palestine qui n’aime pas le terme de rétrospective, qualifiant selon lui le travail d’un artiste en fin de parcours. Car malgré ses septante printemps l’artiste reste le jeune homme avant-gardiste qu’il a toujours été. Cet intitulé donc ( un mélange avec le yiddish) il avoue ne pas vraiment savoir ce que cela signifie, pas vraiment surprenantquand on sait l’autodérision qui l’anime. A la conférence de presse, il refusera le côté trop officiel du pupitre à micro pour venir s’asseoir ( dans son fauteuil en moumoute !) auprès des journalistes.

En pénétrant dans la salle Horta l’exposition grandiose, divinement curatée par Alberta Sessa, est à couper le souffle. L’abondance, la profusion de peluches grimpant aux murs, aux piliers, au plafond, au sol fait penser à une jungle amazonienne sortie tout droit d’un rêve d’enfant. Au centre de la salle  les fameux pianos recouverts de ses peluches fétiches qui l’accompagnent dans ses performances depuis près de cinquante ans . Ces petits êtres ( car l’homme est profondément animiste) qu’il a « sauvés » recueillis » – souvent de magasins en liquidations)-, « ce sont des orphelins qu’{il} a adoptés ».

Y’aurait-il une nostalgie de l’enfance dans cette obsession du « Teddy Bear » ? N’avait-il pas comme la légende le raconte aucun jouet  ? Trop simpliste s’insugera-t –il. « Je me considère comme un cousin de ses peluches car la premiere peluche du président Théodore ( dit Teddy) Roosevelt fut fabriquée en 1902 par un couple juif qui vivait à Brooklyn dans le même quartier que moi ». Ainsi la relation de Charlemagne Palestine à ces peluches relèvent plus dit-il « du lien familial qu’à celui de l’enfance ». Un attachement à ses parents évident que l’on voit aussi dans la profusion de tissus qui décorent les piliers des différentes salles, en hommage au métier de ses parents travaillant dans le textile.

« Aa Sschmmettrrettrroossppecctivve  » est une expérience – visuelle et sonore- totale d’un artiste qui se veut lui même total et qui s’amuse à créer un univers proche du rituel cérémonial dans lequel la peluche en est la vedette principale. Profondément extatique.

 

Charlemage Palestine « Aa Sschmmettrrettrroossppecctivve  » , Palais de Beaux-Arts, Bruxelles, rue ravenstein 23, 1000 Bruxelles, du 18 mai au 28 août 2018. www.bozar.be 

 

Aurélie Gravas: L’amour de la peinture à l’infini

11 Mai

Aurélie Gravas expose en ce moment « Inner Landscape » sa nouvelle et très belle exposition liégeoise à la Comète. Rencontre avec une jeune peintre prometteuse aussi solaire et lumineuse que ses toiles.

one-hundred-years-old-egg-200160-cm-huile-sur-toile-2012

One hundred year old egg, Courtesy of the artist

En arrivant en Belgique en 2004,  la peintre française travaille pendant plusieurs années dans son atelier sans trop se mêler à la vie culturelle environnante. A l’instar d’un laboratoire de recherches, elle y explore d’ innombrables possibilités en s’interrogeant sur la définition de la peinture. « Bien que j’aime réfléchir à la peinture mon travail reste impulsif car j’ai un goût pour le geste, la matière et la couleur ».

Du merveilleux vide contemplatif…

En 2012 le Botanique lui consacre une exposition qui dévoile de nombreux tableaux avec en commun le style figuratif et l’emploi de sujets classiques « C’est plus pratique pour moi de partir d’un sujet traditionnel comme un objet ou un paysage par exemple, je peux me les approprier sans avoir à inventer un monde particulier. Pour moi c’est la matière qui invente et non le sujet . A cette époque, la jeune artiste questionne la surface picturale et plus particulièrement sur ce qui est visible et invisible. Elle utilise des sujets « contenant » tels que l’œuf, la façade, l’atelier d’artistes. «  J’avais comme ça tout un registre de formes qui me permettait de traiter la surface tout en ouvrant un champ de compréhension qui serait à l’extérieur du tableau ». Impossible de ne pas tomber en amour devant les sublimes et énigmatiques tableaux hyper figuratifs «  One hundred year old egg » «  Power » et «  L’atelier de Peter ». Trois grands formats peints à l’huile diluée dégageant une profonde solitude teintée de mélancolie mystique. «  J’utilise le figuratif pour parler de tout à fait autre chose. Ma pensée est abstraite mais ma démonstration est figurative ».

 

… à l’agitation vibrante et foisonnante

A partir de 2015,  la jeune artiste délaisse la peinture au profit du papier et du dessin. «  Je trouvais que la peinture m’obligeait à être dans la fabrication de la matière et j’avais envie d’être dans une immédiateté du geste que le papier m’autorisait ». Elle découpe d’abord ses dessins qu’elle aimante ensuite sur des plaques en métal noir. A cette nouvelle production elle ajoute même des parties extraites de certaines toiles existantes.  C’est le début de sa  » période cut » qui tranche avec son travail précédent. En déplaçant les morceaux de papier sur la plaque, la jeune femme  prend conscience des nombreuses possibilités de compositions qui s’offrent à elle grâce à ce nouveau médium.

studio-with-roses

Les compositions imposantes, magistrales nous obligent à s’attarder tant les grilles de lectures et de perceptions sont différentes. Notre oeil ne sait où se poser, notre corps ne peut rester immobile car devant les tableaux d’Aurélie Gravras une chose est certaine… on a la bougeotte! Tout est explosion harmonieuse. Les couleurs chatoyantes se déploient (  rose, bleu, ocre)et s’équilibrent avec le noir et blanc du fusain  « qui calme le regard ». L’emploi de l’aimant assure une nouvelle profondeur à l’oeuvre avec ses papiers qui se tordent, qui se courbent le tout créant des ombres. Les nombreux matériaux utilisés ( craie sèche et grasse, fusain, spray point, l’huile) contribuent à donner de la profondeur au tableau et à provoquer une vibration foisonnante.  » J’aime faire cohabiter une espèce de brutalité du geste avec quelque chose de plus doux ».  Et tous ces éléments: pied, bouche, seins, fleur, nuage, guitare, yeux, décousus, déconstruits dans une parfaite construction  chacun semblant avoir une vie propre à lui-même.  » Cette espèce de foisonnement c’est pour ne jamais rien réduire à une chose fixe. Il y a ici une foisonnement de vie et de possibilité d’infini. J’aime rendre chaque élément autonome. Ils vivent chacun leur vie mais ensemble ils forment une société où tout est possible »

Alors que son travail de 2012 nous plongeait avec délectation dans une profonde contemplation, Aurélie Gravas semble à présent (consciemment ou pas!) interagir avec le regardeur. Elle nous fait participer, elle nous fait travailler car ici les références à l’histoire de l’art se bousculent dans notre tête, références assumées avec joie par la jeune peintre amoureuse de la peinture et de ses génies. Bien sûr on y voit Picasso, Braque, Matisse, Brusselmans,  Léger et tant d’autres de ce merveilleux et bouillonnant vingtième siècle!  Aurélie Gravas appartient à cette génération qui reformule, réinvente les grands mouvements artistiques avec beaucoup d’intelligence puisqu’elle nous propose son univers si singulier si poétique.  Elle nous montre qu’il reste encore tout un champ de possibilités à explorer, à renouveler. Les travaux d’Aurélie Gravas sonnent comme une déclaration d’amour à la Peinture et à la promesse d’une création jamais figée, toujours re-inventable à  l’infini. Une artiste coup de coeur à suivre de très près.

 

« Inner Landscape » d’Aurélie Gravas, La Comète, Liège, jusqu’au 12 mai.

A ne pas manquer lors du finissage du 12 mai le concert à 17h d’Aurélie Gravas accompagnée par Luc Van Lieshout (trompette) et Louis Evrard (batterie)

L’onirisme organique de Toufan Hosseiny

23 Avr
2017_10_26_expo_galerie_janssen-22

ME, MYSELF & EYE, 2017 PLASTIQUE, POLYSTYRÈNE, PORCELAINE ET CUIR. Courtesy Toufan Hosseiny

 

C’est une atmosphère féminine, florale, raffinée et design que l’on découvre à la Galerie Rodolphe Janssen dans la salle consacrée aux œuvres de l’artiste belge d’origine iranienne Toufan Hosseiny. Dessins, broderies, porcelaines, masques, bijoux et papiers peints se côtoient en parfaite symbiose. Une atmosphère presque virginale d’une jeune fille en fleur dirait-on. C’est en s’approchant que l’on se rend compte progressivement de notre terrible erreur d’appréciation, trahit par l’élégance et la délicatesse des travaux présentés. Car l’univers de cette toute jeune artiste multidisciplinaire est avant tout marqué par la présence et l’association troublantes d’éléments inattendus.

 

 

 

“Never alone“ le titre de l’exposition n’est pas incongru, il est le savant résultat d’un mariage entre l’obsession et la paranoïa. « Je n’aime pas que l’on me remarque mais j’observe sans cesse les gens du coup j’ai la sensation d’être en retour constamment observée et jugée ». Ce sentiment désagréable Toufan Hosseiny l’exprime avec humour dans “Me, Myself and I“ une drôle de créature merveilleusement absurde avec un crâne composé d’une centaine de yeux en porcelaine duquel tombe un long rideau de cheveu en cuir. « Petite je pensais que les objets qui m’entouraient étaient mes amis. Mais au fur et à mesure c’est devenu très angoissant car je pensais qu’ils me regardaient en permanence ».

 

 

 

Œil pour œil…

Ces yeux sont devenus un véritable leitmotiv dans les travaux de Toufan Hosseiny. Des yeux qu’elle avouera « avoir roulé toute la journée pendant plusieurs mois », une répétition du geste qui l’aide à se calmer avouera-t-elle. A la base crées en frigolite pour son projet de fin d’études, elle crée spécialement pour l’exposition ces yeux en porcelaine d’abord pour ses monstres mais aussi pour sa collection de bijoux sous forme de bagues et de boucles d’oreilles excentriques. Impossible de ne pas faire le rapprochement avec la superstition du « mauvais œil » (“sheshm“) présente de façon persistante, caustique et angoissante dans toutes les familles iraniennes. “The monsters I grew up with“ est une série composée d’une galerie de neuf montres sous forme de masques. « J’ai toujours aimé les monstres et je m’amusais petite à dessiner de drôle de créatures » avant de préciser amusée qu’elle regardait « pas mal de films fantastiques voire d’horreur avec {son} père alors qu’{elle} n’en avais pas l’âge ! ». Ses angoisses Toufan Hosseiny les exprime dans ces monstres à qui elle a attribué un nom, une date de naissance et de décès. « Ils peuvent aussi bien représentés des personnes que des émotions ». Ces masques n’ont pourtant rien d’effrayants, ils sont au contraire très attirants. « J’aime transformer ce qui est laid en beau. C’est ma façon de faire la paix, de tourner la page ».

 

 

 

 

dent pour dent

Dans une série de dessins de fleurs aux traits extrêmement délicats et raffinés, la jeune femme aborde le thème de la mort. On y voit des fleurs composées d’os et de dents de sagesse, symbole d’une résurrection bienveillante. En véritable touche-à-tout, l’artiste transformera plus tard ces fleurs en broderies. « C’est vrai qu’avec ma formation de stylisme j’ai toujours ce rapport très fort au textile. C’est un moyen avec lequel je communique bien. ». A côté de ces médaillons un drapeau en lin et cuir, cette fois à la forme non-figurative interpelle. « J’ai crée un symbole beaucoup plus abstrait cette fois toujours en rapport avec l’anatomie des fleurs, des racines et des vertèbres. » Le résultat ? « Une forme ressemblant à l’os du bassin mais aussi du vagin avec ces tiges qui se croisent formant cet œil. C’est la naissance de tout ce monde qui nous regarde ». Cette œuvre intitulée « Birth » provoque un fort pouvoir d’attractivité tant il semble être la synthèse non seulement de son travail mais aussi d’une forme de « statement » , comme si finalement nous étions les témoins chanceux et heureux de l’éclosion de Toufan Hosseiny dans le monde de l’art. Une artiste très prometteuse qu’il faudra suivre de très près.

 

 

 

 

« Never alone“, Toufan Hosseiny, Galerie Rodolphe Janssen, 10-28 octobre 2017

Art Brussels pour les gens pressés

20 Avr

 

timvanlaere_ImagePress1

Ben Sledsens, « Rattenvangster », Tim Van Laere Gallery

Art Brussels fête ses cinquante ans ! Une édition anniversaire très réussie avec cent quarante sept galeries d’art en provenance de trente-deux pays, des projets sous forme d’expositions collectives et des prix pour récompenser le travail des artistes.

Pour ceux qui sont pressés, voici une sélection d’artistes et de projets qui ont retenus notre attention.

Belgian Art Prize

On regarde absolument la vidéo politique et poétique d’Otobong Nkanga, grande gagnante du Belgian Art Prize 2017. « In pursuit of bling » dénonce les conséquences de l’exploitation colonialiste et capitaliste qui ont transformé les ressources naturelles en objets de convoitise.

Prix du Solo Show

Au nombre de 22 les solos show de cette année étaient de haut niveau ( Alice Anderson à la Galerie Valérie Bach, Leen Voet chez Albert Baronian, Stelios Karamanolis chez Flatland, Sofie Muller chez Geukens & Vil, Romain Van Wissen chez Triangle Bleu etc.) finalement remporté par Nicolas Party ( chez Xavier Hufkens) avec trois magnifiques toiles bucoliques et japonisantes.

Projet Artistique

Il faut aller voir la sublime « Mystic Properties », exposition collective en collaboration avec le HISK ((Higher Institute for Fine Arts), curatée par la très dynamique Elena Sorokina, dans laquelle les artistes posent la question de l’appartenance de l’œuvre d’art en prenant comme point de départ, « L’Agneau mystique », le célèbre retable de Gand ayant été pendant des siècles un objet de convoitise. Coup de cœur ici pour « The Marriage of Heaven and Hell » de Joris Van de Moortel.

Chez les galeristes 

On adore le plasticien belge Pascal Bernier qui a remis au goût du jour la technique désuète de la taxidermie avec sa merveilleuse série à la fois caustique et émouvante «  Accident de chasse » . Françoise Pétrovitch (Semiose galerie) nous a ravit avec ses œuvres d’étrange matérialité que ce soit avec sa céramique « Peau d’Ane » ou ses peintures vous plongeant dans un profond état contemplatif à l’instar de ses personnages. A ne pas rater ses expositions à La Louvière qui débutent conjointement le 27 avril au Centre de la gravure et à Keramis. Côté urbain, on découvre avec enthousiasme le travail très organique de l’américain Ethan Greenbaum ( Super Dakota) qui se réapproprie les matériaux industriels récupérés lors de ses promenades pour en faire une réflexion sur les changements et les mutations de la Ville. On ne se lasse pas des amazones de la peintre belgo-iranienne Sanam Khatibi ( Rodolphe Janssen), des peintures aux paysages de loin idylliques de près somptueusement inquiétants tel un Jardin d’Eden inversé. Sophie Kuijken ( Nathalie Obadia) nous propose des portraits mystérieux et intriguants résultat d’un génial clash entre tradition ( flamande) et modernité dans lesquels les personnages sont crées grâce à une combinaison de plusieurs personnes. On fonce voir « Seated Woman » de la géniale peintre belge Farah Atassi (Michel Rein) qui réinvente d’une façon inédite les grands peintres du 20e siècle faisant d’elle LA peintre moderne du 21e siècle. Chez Félix Frachon, le nouveau de la bande, on découvre le travail délicat et scientifique de Nandita Kumar qui explore l’impact des nouvelles innovations technologiques sur la vie humaine en combinant vidéo et son. Le très jeune anglais Oli Epp ( Semiose galerie) dépeint sa vie quotidienne à travers ses œuvres avec humour et sarcasme. On aime ses têtes surdimensionnées dénuées de traits faciaux  et le jeu de l’illusion optique. Enfin, arrêtez vous devant le très parodique « Rattenvansger » du jeune artiste belge Ben Sledsens (Tim Van Laere Gallery) pour vous mettre le sourire aux lèvres, une dernière fois avant de partir.

 

 

Art Brussels, Tour & Taxis jusqu’au 22 avril 2018

 

%d blogueurs aiment cette page :