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Les invisibles de Jane Evelyn Atwood 

10 Avr

Une claque en pleine figure. C’est ce qui vous attend lors de la rétrospective consacrée à la grande photographe Jane Evelyn Atwood.

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Il faut mettre sa sensibilité en veille devant la centaine de clichés exposés au Botanique. Depuis 1976, la téméraire et engagée américaine Jane Evelyn Atwood immortalise dans ses sublimes noir et blanc les habituellement « invisibles ». Marginaux, enfants victimes de mines antipersonnel, handicapés mentaux ou prostituées passent de l’ombre à la lumière. C’est toujours avec dignité et poésie que sont ici traitées ces personnes, trop souvent frappées du sceau de la souffrance des corps (déformations, cicatrices, cadavres). Jane Evelyn Atwood a en effet la particularité d’établir entre elle et ses sujets une relation s’inscrivant dans la confiance et la durée. Sa motivation? « Comprendre comment ceux qui ont été cassés par la tragédie de la vie trouvent malgré tout la force d’avancer. »

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Blondine, Jean-Louis et les autres

La photographe vivra ainsi une année entière en compagnie de « Blondine », une prostituée parisienne, ou encore les quatre derniers mois de Jean-Louis, premier sidéen européen ayant accepté de se faire photographier dans la phase terminale de sa maladie. Et puis il y a ces dix années hallucinantes consacrées aux femmes emprisonnées. A force de ténacité, Atwood parvient à s’introduire dans quarante prisons à travers le monde et rapporte ainsi dans ses valises un reportage-photo glaçant et inédit sur leurs conditions de détentions. Une rétrospective douloureusement édifiante qui vous prend aux tripes. Ames sensibles, passez votre chemin.

( article datant de 2014)

« Jane Evelyn Atwood », Le Botanique, 236 rue royale, 1210 Bruxelles. Jusqu’au 12 janvier.

 

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Quand l’art contemporain raconte l’Iran

28 Juil
18. Affiche IRAN

Copyright Aria Kasaei (StudioKargah)

Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente cinquante ans d’art contemporain iranien à travers le travail d’une vingtaine d’artistes et leurs quelques deux cents œuvres (tous médiums confondus), sur une période s’étalant de 1960 à nos jours.

C’est sous la direction de Catherine David appuyée par une équipe de trois autres curateurs, que l’exposition aborde l’histoire visuelle de l’Iran en trois « séquences » : la modernité des années soixante à septante-huit d’abord, la période Révolutionnaire ensuite, suivie de la longue guerre contre l’Irak pour enfin s’interroger sur les enjeux contemporains.

« Iran Unedited History » a été conçu « comme un film « non monté », une histoire à l’état de rush » explique le jeune et brillant historien Morad Montazami. L’exposition s’ouvre sur le choix singulier de deux immenses peintres, malheureusement trop souvent absents des événements consacrés à l’Iran. Ainsi, les peintures figuratives de Bahman Mohassess, le « Picasso iranien », représentent des personnages violentés et déstructurés aux allures de minotaures. Attiré par la mythologie grecque, Mohassess aimait échapper aux références traditionnelles (calligraphie, miniatures etc.) et critiquer la condition humaine de l’homme moderne post Seconde Guerre mondiale.

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Bahman Mohassess. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

La regrettée Behjat Sadr – considérée comme l’une des peintres majeures de son époque- a quant à elle créé en 1967 la première œuvre de « Op Art ». L’artiste, attirée par l’abstraction linéaire, se détachait elle aussi du répertoire visuel traditionnel par l’usage de techniques et de motifs extrêmement novateurs appuyés par un réseau de formes singulières et débridées.

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Behjat Sadr. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Reconstitution des vestiges du passé et témoignages documentaires

Les années soixante et septante furent deux décennie capitales pour les arts vivants, à l’époque activement soutenus par le Shah et l’impératrice, comme en témoigne l’étonnant Festival de Shiraz, incarnation du bouillonnement culturel d’une époque moderne.

 

17. Affiche du 4ème festival Shiraz Persepolis

Réunissant les avant-gardes occidentales et les artistes du « tiers-monde », le Festival était une véritable plateforme artistique mêlant tour à tour danses africaines, performances balinaises, théâtre traditionnel iranien, spectacles de Maurice Béjart et musique blues américaine. C’est grâce à un corpus documentaire inédit (vidéos, photos, archives etc.) réunit par les soins de Vali Mahlouji, que l’on peut se plonger dans l’ambiance surréaliste de cet espace d’échanges, de partages et de rencontres entre les différentes civilisations.

Puis nous passons à 1979, l’année de la Révolution qui fit basculer l’Iran d’une monarchie occidentalisée à une République islamique ultra conservatrice.

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Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Face aux mutations idéologiques, le « modernisme » s’essouffle. « Memories of destruction », trois heures de rush non montés et inédits du documentariste Kamran Shirdel attestent de la violence, du désespoir mais aussi de l’effervescence révolutionnaire. Un an plus tard, en 1980, l’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran de Khomeyni. Une guerre d’usure de neuf longues années et qui totalisera au moins un million de victimes. « C’est une guerre dont on a beaucoup entendu parler mais vu peu d’images finalement » explique Catherine David. C’est grâce au courage de documentaristes et photographes tels que Morteza Avini et de Bahman Jalali que l’on peut découvrir les témoignages émouvants de ces jeunes soldats partis au front. « Il s’agissait de journalistes indépendants guidés par leur conscience et non par une quelconque commande » insiste la curatrice. Nombreux parmi eux y ont laissé leur vie.

Génération d’après-guerre

 La dernière séquence se concentre sur la génération d’après-guerre, celle des années nonante à aujourd’hui. Une salle à l’abri des regards est dédiée à la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou qui avait à la mort de son père en 1988, recouvert toutes ses créations (peintures, dessins, objets) de brou de noix. Entièrement camouflées dans un noir intense et douloureux, ses œuvres se composaient initialement d’animaux et créatures hybrides colorés et joyeux. Décédée à 41 ans, elle laissera derrière elle des œuvres puissantes, frappées des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.

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Chohreh Feyzdjou. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Narmine Sadeg nous offre elle une magnifique et intrigante installation circulaire sur laquelle reposent trente oiseaux empaillés, à la fois majestueux et effrayants. Inspirée par le conte persan la « Conférence des Oiseaux » traitant de la quête d’un idéal, l’artiste nous plonge dans un univers infiniment poétique.

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Narmine Sadeg. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Arash Hanaei aime quant à lui dépeindre avec humour et ironie les paradoxes de la société iranienne. Dans ses dessins numériques, réalisés à partir de photos prises des rues de Téhéran, messages publicitaires de marques occidentales semblent se confondre avec les slogans autrefois dédiés aux martyrs (« Moulinex pour l’éternité »).

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Arash Hanaei Série  » Capital »

Enfin, la cinéaste Mitra Farahani présente elle dans une série de grands formats, des dessins au fusain au réalisme bouleversant abordant le thème la décapitation de soldats ou de figures bien connues des iraniens.

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Mitra Farahani Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Une exposition qui révèle avec sensibilité et intelligence de la créativité d’artistes issus d’un pays aux mille ressources.

‘Iran Unedited History 1960-2014’, jusqu’au 24 août au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris. Ouvert ma-di de 11h à 18h.

http://www.mam.paris.fr

( Publié dans H art magazine du 24 juillet 2014)

12 artistes contemporains iraniens exposés au CAB (Contemporary Art Brussels).

11 Mai
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Fig.1 Chohreh Feyzdjou, Série E ( 1977-1993), FNAC 02-938, Courtesy of CNAP, France

Bruxelles serait-elle la ville européenne à apprécier le plus l’art contemporain iranien ? Moins de trois mois après le succès d’Unexposed réunissant les œuvres inédites d’artistes iraniennes à Tour & Taxi, puis au Parlement Européen, c’est au tour du CAB (Contemporary Art Brussels) de présenter son exposition vedette au titre très énigmatique : Le Pli : absence, disparition et perte de mémoire dans les travaux de 12 artistes iraniens“*.

Ce projet est le fruit d’une dynamique collaboration belgo-iranienne entre Michel Dewilde, historien de l’art et Azar Mahmoudian, critique d’art et spécialisée en philosophie. Pour les commissaires d’exposition, il était capital de montrer les différentes formes de Modernité présents dans les travaux d’artistes iraniens aux univers éloignés les uns des autres. De ce fait, ils ont volontairement sélectionné des artistes de toutes générations et milieux sociaux confondus. Azar Mahmoudian précise que “ces artistes ont été sélectionnés pour leur individualité propre“ et ce de rajouter qu’“ils n’appartiennent ni à un courant artistique spécifique ni à un quelconque mouvement politique. Critère pourtant souvent attendu par la scène internationale“ déplorera-t-elle. Prendre le parti de ne pas répondre aux attentes d’un public occidental peut-être trop habitué aux stéréotypes liés à l’Iran ? Le pari est audacieux.

L'entrée de l'exposition, View of the exhibition The Fold, photo's Courtesy CAB

L’entrée de l’exposition, View of the exhibition The Fold, photo’s Courtesy CAB

Au travers d’installations, de films-documentaires, de photos ou vidéo expérimentale, l’exposition aborde les thèmes de l’absence, la disparition, la perte de soi ou encore l’amnésie collective mais avec comme leitmotiv le concept du pli. Inspirée par le philosophe français Gilles Deleuze  et de son ouvrage “ Le Pli“ (1988), Azar Mahmoudian explique que “dans la structure du pli il y a des choses qu’on ne discerne pas bien, de l’incertitude, mais aussi des éléments de réciprocité tels que le visible-invisible, la tradition-modernité, l’occident-orient, l’éternel-éphémère“. Si ce sont des notions qui à la base s’opposent, le pli annule la dualité pour ne former plus qu’un. 

Focus sur six artistes représentés 

Disparition de soi

Dans les travaux de la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou (Téhéran 1955 – Paris 1996), art et vie sont intimement liés. Née à Téhéran dans une famille juive qui a changé son nom de Cohen pour celui de Feyzdjou, elle suit d’abord sa scolarité dans une école musulmane puis dans un lycée juif. Quand elle part à Paris pour étudier les Beaux-Arts, son nom de famille jugé “imprononçable“ devient l’objet de moquerie de ses camarades. Dans sa quête permanente d’identité, la jeune femme s’essaye à quelques expériences religieuses allant du judaïsme orthodoxe au mysticisme soufi, mais de ces périodes elle garde un sentiment désagréable de dépossession. A la mort de son père en 1988, l’artiste introduit sa couleur de fabrique, un noir unique et magnifique avec lequel commence sa “production“ noire. Elle prend d’abord la décision de noircir – partiellement ou en totalité- toutes ses créations antérieures (peintures, dessins, objets) au brou de noix ou à la poudre de carbone. Ensuite, elle choisit de les inventorier, les sceller, les enfermer, les cacher en y apposant à chaque fois un label mauve sur lequel est inscrit “ Product of Chohreh“ ( fig.3). Ce sont quatre travaux de cette série que l’on peut découvrir ici. Au centre de la pièce trône une installation puissante ( fig.1), presque douloureuse , où des toiles noircies par l’artiste – originellement colorés d’animaux hybride, de fleurs ou de scènes de cirque- pendent sans vie, démunies de leur cadre. Plus loin, d’autres toiles sont soigneusement enroulées rendant leur contenu invisible et laissant le visiteur en proie à son imagination. Enfin des caissons noirs ( fig. 2), simplement entrouverts, révèlent une masse de fils noirs entremêlés nous rappelant tristement la longue chevelure noire et bouclée de la peintre iranienne. En noircissant et en enfermant sa production, l’artiste qui se savait atteinte d’une maladie génétique semble s’effacer elle-même. Chohreh Feyzdjou meurt à l’âge de 41 ans laissant derrière elle une œuvre puissante, frappée des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.

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Fig. 3 Chohreh Feyzdjou, detail

Chohreh Feyzdjou, détail

Fig. 2 Chohreh Feyzdjou, détail “ Product of Chohreh Feyzdjouh

 

Disparition de l’autre

Dans “The Time of Butterflies“ ( fig.4 et 5) –spécialement conçu pour le CAB- des papillons aux couleurs douces et rassurantes viennent envahir les murs. De loin un véritable conte de fée aux motifs ornementaux rappelant l’Orient, de près le scénario est tout autre. Dans chaque pli de ses insectes se trouvent des scènes sanglantes de tueries, de combats ou d’emprisonnement. Dans ses œuvres, Parastou Forouhar exprime un traumatisme survenu à la fin des années 90 quand ses parents, activistes politiques, ont été sauvagement assassinés. Depuis, dans toutes ses créations l’horreur vient se mêler sans complexe à la beauté. L’absence et la disparition violente d’êtres chers ont conduit l’artiste à dénoncer dans ses œuvres l’injustice et la situation politique de son pays mais aussi à lutter contre l’oubli d’un événement tragique en rendant au passage un poignant hommage à sa mère prénommée “Parvaneh“ – papillon en persan…

Parastou Forouhar, The Time of the Butterfles, 2013, Wallpaper. View of the exhibition The Fold, photo's Courtesy CAB

Fig.4 Parastou Forouhar, The Time of the Butterfles, 2013, Wallpaper. View of the exhibition The Fold, photo’s Courtesy CAB

Parastou Forouhar, The Time of Butterflies, detail

Fig. 5 Parastou Forouhar, The Time of Butterflies, détail

Disparition des autres et Amnésie Collective

Arash Hanaei (Téhéran, 1978) est certainement l’une des découvertes artistiques de cette exposition. Graphiste et photographe de formation, l’artiste se concentre plus récemment sur le dessin numérique. Dans ses travaux, la démarche est toujours réfléchie, la réflexion intéressante et le sarcasme toujours présent dans l’évocation des paradoxes de la société. En puisant ses sources dans les médias traditionnels ou internet, Arash Hanaei s’amuse à contourner et à manipuler les images afin de raconter une histoire. “Behesht-e Zahra“ ( fig.6) – spécialement conçu pour le CAB –représente la section du plus grand cimetière d’Iran où sont enterrés les martyrs, morts pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Il est de coutume que sur leurs tombes soient exposées des affaires leur ayant appartenu telles que des photos de saints, de leader islamiques ou des slogans religieux. Dans ce travail, Arash Hanaei illustre des cadres de photos vides, démunis d’images. Où sont passés les visages de ces jeunes disparus trop tôt au nom d’une guerre? Homayoun Sirizi, l’un des artistes présent raconte que bien qu’il y ait eu selon les statistiques officielles plus d’un million de morts durant la guerre, ce triste nombre n’aurait jamais été pris en compte lors du recensement de la population. La raison d’une telle incongruité ? Une croyance religieuse selon laquelle les martyrs sont considérés comme immortels. L’ironie du sort veut que si les martyrs sont éternels, leurs photos ne résistent pas aux ravages du temps, lentement désintégrées avant de complètement disparaître. “Les images nostalgiques et familières se sont transformées en de simples coquilles vides“ conclura l’artiste.

Arash Hanaei, Behesht-e Zahra, 2013, Diasec Print, 250 x 88 x 3,3cm

Fig.6 Arash Hanaei, Behesht-e Zahra, 2013, Diasec Print, 250 x 88 x 3,3cm, Courtesy of the artist.

Véritable ovni artistique, “Keep right“- une commande du CAB-  du très talentueux Homayoun Sirizi (Kerman, 1981) est de loin l’installation la plus originale et la plus inattendue de cette exposition. Si vous vous demandez ce que sont ces bruits sourds et irréguliers de martèlement qui vous suivent tout au long de votre visite et bien c’est que vous avez trouvé l’oeuvre de l’artiste. Vous ne la voyez pas ? C’est normal il s’agit d’une installation très minimaliste puisque invisible mais sonore. Les coups répétés constituent un langage codé proche du morse, et utilisé dans les prisons par les détenus. L’artiste veut dans un premier temps suggérer que des prisonniers se trouvent derrière les murs et tentent de rentrer en communication avec nous. Par ce moyen Homayoun Sirizi désire faire comprendre que si un détenu tente d’établir un lien avec nous c’est parce que nous sommes à notre tour dans une prison. Dans un deuxième temps, et principalement, le jeune homme fait référence à un événement survenu en juillet 1988, un mois après la fin de la guerre Iran-Irak, quand plus de cinq mille prisonniers gauchistes furent massacrés dans le silence le plus total de la communauté internationale. Le mystère demeure encore aujourd’hui – pourquoi les Droits de l’Homme et les autres organisations n’ont pas fait acte de cette tragédie ? C’est cette amnésie collective que dénonce ici l’artiste. Son œuvre met à la disposition des visiteurs des codex (fig.7) afin qu’ils puissent décrypter le message que le prisonnier veut leur faire passer. Triste est de constater que les personnes présentes préfèrent boire leur coupe de champagne plutôt qu’essayer de le décoder. “ C’est parce que les gens ignorent une seconde fois cette tragédie que ma démarche ici est réussi : mon travail représente l’ignorance“.

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Fig.7 codex

A visitor listening to Homayoun Sirizi sound installation

A visitor listening to Homayoun Sirizi sound installation


Le pli: Réciprocité et incertitude

Dans les plis des folioscopes (fig. 8 et 9) suspendus de la talentueuse artiste conceptuelle Shirin Sabahi (Téhéran, 1984), se cache un message.. ou plutôt deux. On y découvre un homme qui exprime par le langage des signes : “ I“, “ Love“, et “Man“. Selon la manière dont le livre est tenu entre les mains et les pages sont tournées, le personnage signe soit “Man I Love“ soit “Man Loves I“. L’artiste s’est ici inspirée d’une performance chorégraphique dans le langage des signes de Lutz Förster sur une chanson “The man I love“ des Gershwin Brothers.  «C’est la corrélation entre les différents éléments de la performance qui m’a d’abord interpellé, la combinaison entre le mouvement, le silence, la musique, la danse“  précise la jeune femme. En créant son folioscope, Shirin joue aussi au jeu du hasard  « il (elle) m’aime, il (elle) ne m’aime pas, il (elle) m’aime »,  “exprimant à la fois l’incertitude et la réciprocité des sentiments“, ajoutera-t-elle.

Shirin Sabahi,  ... Man I Love...& MAybe...Man Loves I...&Maybe... Man I Love, 2012, Flip-book, riso print, B&W, paperback, glue bound, 10.5 x 7.5 cm, Courtesy of the artist.

Fig. 8 Shirin Sabahi, … Man I Love…& MAybe…Man Loves I…&Maybe… Man I Love, 2012, Flip-book, riso print, B&W, paperback, glue bound, 10.5 x 7.5 cm, Courtesy of the artist.

Shirin Sabahi, détail

Fig. 9 Shirin Sabahi, détail

Artiste de renommée internationale, Monir Shahroudy Farmanfarmaian  (Qazvin, 1924) occupe, comme l’explique Michel Dewilde, “un rôle clé dans l’histoire de l’art moderne et contemporain en Iran mais aussi bien au delà“.  C’est dans les années 60 que l’artiste met en place “ un dialogue inédit entre les motifs locaux iraniens et une interprétation personnelle des formes de l’art moderne occidental“ raconte le commissaire d’exposition. Dans “Zahra“ ( fig.10) Le miroir est alors métamorphosé, plié, fragmenté en formes géométriques déstructurées où le regardeur ne distingue plus qu’un vague reflet de sa silhouette comme presque absorbé. Mais ainsi déformé, la provenance originelle du miroir devient aussi incertaine. D’Orient ou d’Occident ? On ne sait plus.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

Fig. 10 Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

En somme une exposition intelligente au delà des clichés qui révèle la modernité, la diversité et la créativité de la scène contemporaine iranienne.  A ne pas rater!

CAB, le centre d’art contemporain qui ose !

 Le projet de ce centre d’art contemporain -à mi chemin entre une galerie et une institution- a vu le jour sous l’impulsion d’un sympathique homme d’affaire belge passionné d’art. Anciennement entrepôt d’une industrie de charbonnage, le magnifique espace privé de 650m2 -inauguré en 2012- accueille deux expositions par an.

La volonté artistique affichée est ambitieuse et différente de ce qui existe actuellement à Bruxelles : “Le CAB vise d’abord à donner une visibilité internationale à des artistes absents des musées et galeries“ explique Eléonore de Sadeleer, directrice du CAB et précisera-t-elle de ““de favoriser l’échange et la rencontre entre des artistes de pays émergeant et du public belge“.

Après la dernière très belle exposition consacrée aux artistes de Sao Paulo, le CAB a choisi de faire découvrir en 2013 l’Iran, “un pays très riche historiquement où nous avons découvert au fil de nos échanges une scène artistique à la fois très active et passionnante“.

Informations Pratiques:  The Fold : Absence, disappearance and loss of memory in the work of 12 Iranian artists, jusqu’au 15 juin 2013 . CAB Art Centre, 32-34 rue Borrens, 1050 Bruxelles, Belgique. Les artistes: Ahmad Aali, Reza Abdoh, Chohreh Feyzdjou, Parastou Forouhar, Barbad Golshiri, Arash Hanaei, Homayoun Sirizi, Shirin Sabahi, Baktash Sarang Javanbakht, Mani Mazinani, Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Kamran Shirdel.

Remerciements: Merci infiniment à Eléonore de Sadeleer, Azar Mahmoudian,  Homayoun Sirizi, Arash Hanaei et Shirin Sabahi d’avoir accordé de leur précieux   temps à artbruxelles.

Enfin un grand merci à mon photographe Djoudjé et à mon traducteur Arya O.

Cinq photographes iraniens en Normandie

8 Mar

fig.12

La photographie iranienne vue de l’intérieur ? C’est ce que propose la très belle exposition “Un air nouveau“ (Havâye Tâze en persan) à la Maison des Arts d’Evreux qui rassemble les trente travaux de cinq artistes iraniens.

C’est sous l’impulsion de Brigitte Brulois, conférencière aux Palais des Beaux-Arts de Lille et artiste plasticienne que le projet est né. Le choix de l’Iran n’a rien d’étonnant quand on sait l’attirance de la commissaire d’exposition pour la langue et la culture iranienne, la connaissance du pays à travers plusieurs voyages, et le fait d’avoir rencontré personnellement tous les artistes (à l’exception de Navid Reyhani).

Brigitte Brulois souhaitait d’abord “ montrer une vision actuelle“ de l’Iran, “ une vision pas très souvent joyeuse“ déplorera-t-elle. Il lui était donc indispensable de présenter les travaux d’artistes résidant et travaillant dans le pays. Il était aussi délibéré de ne pas articuler l’exposition autour d’un thème et ce afin de donner une vision panoramique de la scène artistique iranienne. Enfin, on dénote la volonté   de la commissaire d’exposition de présenter le travail de femmes photographes dénonçant  la condition féminine iranienne et les injustices sociales.

Le ton est donné et les œuvres engagées. Comment dans un pays où la liberté d’expression est souvent malmenée, ces artistes arrivent à transmettre le malaise d’une génération coincée entre le poids des traditions et le désir de modernité ? Comme l’expliquait Anahita Ghabaian Etehadieh, directrice de la célèbre Silk Road Gallery à Téhéran, lors d’un entretien à RFI, “ la photographie n’est pas un jeu pour les artistes iraniens“ car les sujets sont rarement neutres ou désengagés. Pour pouvoir alors s’exprimer ou dénoncer les préjudices, l’artiste doit être capable de contourner les interdits à l’aide de métaphores, sous peine d’être censuré.

Décryptage.

La condition de la femme

Dans sa sublime série en noir et blanc, “Miss Butterfly“ ( fig. 1, 2 & 3), réalisée en 2011, Shadi Ghadirian (née en 1974), figure majeure de la photographie iranienne, montre une femme qui tisse patiemment une gigantesque toile d’araignée dans les différentes pièces de son appartement. La singularité de la mise en scène a été inspirée par la pièce de théâtre Shaparak Khanum écrite par le célèbre dramaturge iranien Bijan Mofid, racontant l’histoire d’un papillon prisonnier d’une toile d’araignée. En reprenant ce conte, la photographe remplace le papillon par une femme captive de son domicile. Si la vulnérabilité et l’isolement de la femme au sein de la société iranienne sont au coeur  de cette série, l’artiste incorpore dans chaque cliché des sources de lumières, symboles d’espoir et de changement. Dans ces photos, Shadi Ghadirian réussit à concilier l’esthétique à la transmission subtile d’un message.

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fig.1

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fig.2

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fig.3

 Chez Katayoun Karami (née en 1967), la dénonciation de la condition féminine est plus frontale. Adepte de l’auto-portrait, l’artiste se met en scène dans la série “Censorship“ datée de  2004. Elle aborde les problèmes identitaires tels que l’importance d’exister dans une société “dont l’apparence physique [des femmes] doit être niée publiquement“. Ainsi le nombre inscrit sur la plaque d’immatriculation d’un prisonnier  lui donne “la preuve de [son] existence“ ( fig.4). La femme-puzzle ( fig.5) évoque l’identité de la femme “divisée en plusieurs pièces dont la singularité détruite devient un jouet à ne pas trop prendre au sérieux“. Enfin en se recouvrant d’un drap plastique blanc rappelant “le blanc sacré du linceul destiné à effacer les crimes et le sang des blessures“ ( fig.6), Katayoun Karami dénonce l’hypocrisie des “ gardiens de la morale“ et des injustices faites aux femmes.

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fig.4

fig.5

fig.6

La ville

A travers la série “ L’inverse de la ville“ ( fig. 7 & 8), Hamid Ghodrati (né en 1985) montre la ville de Téhéran illuminée mais complètement désertée. Avec ces photographies retravaillées, le photographe semble nous montrer que la vie à l’extérieur n’a pas lieu. Où sont passés les gens ?  Peut-être chez eux, la où ils sont à l’abri des contraintes et des interdits.

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fig.8

Simulacre et profusion d’images

Avec “Simulation“ ( fig.9 & 10), une série assez intrigante, Mehrdad Asgari Tari (né en 1972) semble explorer plusieurs thèmes à la fois : les multiples facettes des individus “qui acceptent l’aspect multilatéral de leur condition“ tout en attendant le changement  mais aussi une réflexion sur la photographie numérique et son abondance d’images qui, comme l’explique Brigitte Brulois, “masque et dénature la réalité en la remplaçant par des simulacres“.

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fig.10

La liberté inaccessible

Navid Reyhani (né en 1985) est incontestablement la découverte de l’exposition. Dans sa série noir et blanc intitulée “ Corridor“ ( fig.11, 12 & 13), le jeune photographe  “a construit un corridor vide en ciment où on n’entend le pas d’aucun voisin, où on sent seulement le parfum familier de [ses] rêves qui tournent des quatre côtés“. Une mise en scène dépouillée, quelques objets de la vie courante et un couloir sans issue suffisent à démontrer l’absence de liberté dans une atmosphère à la fois poétique et oppressante.

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fig.13

Armés de ténacité et d’imagination, ces cinq photographes iraniens nous transmettent leur vision d’un pays en ébullition tout en nous laissant au passage une belle leçon de courage et d’espoir.

Remerciements: Merci infiniment à Brigitte Brulois de m’avoir si gentiment accordé une interview et de m’avoir autorisé  la reproduction des photos sur artbruxelles. Merci également à Fabienne Dupont de la Maison des Arts de sa précieuse aide.

Merci à l’association âbe ravân (aabe.ravaan@gmail.com/ http://www.aaberavaan.com), la Ville d’Evreux et à la Scène Nationale Évreux Louviers qui ont permis à cette d’exposition d’avoir lieu.

Infos Pratiques: 

Maison des Arts Solange-Baudoux, Place du Général de Gaulle, 27000 Evreux.

Exposition “ Une air nouveau/ Havâye Tâze“ ouverte du 11 janvier au 9 mars 2013. Entrée libre
 Mardi, jeudi et vendredi 10h-12h, 14h-18h.

« Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo artbruxelles »

Quand le Parlement Européen invite les artistes iraniennes d’Unexposed

31 Jan
Fig. 1

Fig. 1

Après le franc succès fin 2012 à Bruxelles de l’exposition Unexposed* qui réunissait les œuvres de 40 jeunes artistes iraniennes, c’est au tour du Parlement Européen de les présenter, “afin de voir autre chose de l’Iran“.

Unexposed c’est quoi ?

C’est le pari audacieux de la commissaire d’exposition, Fery Malek-Madani,  femme de cœur d’origine iranienne, militante des droits de la femme, spécialiste de l’Iran et fondatrice d’Art Cantara asbl “pour la création de ponts entre les cultures“.

Fig. 2

Fig. 2

En 2010, elle lance sur Facebook un appel aux artistes iraniennes qui voudraient participer à son projet artistique. Pour être sélectionnée, elles doivent répondre à trois critères spécifiques: être une femme , née entre 1971 et 1991, vivant et travaillant en Iran. Sur les 400 réponses reçues, Fery Malek-Madani, assistée d’un jury composé de professionnels, retient 40 artistes.

Elle part aussitôt à leur rencontre pour découvrir leurs univers artistiques, leurs démarches mais aussi leurs histoires personnelles. A chacune, elle demande à voir les œuvres qui n’ont jamais été exposées et de lui en expliquer les raisons. Parmi les causes invoquées, le refus des galeristes par peur d’éventuelles représailles mais aussi l’autocensure de l’artiste elle-même.

“On peut peut-être interdire les artistes d’exposer mais certainement pas les empêcher de créer“ (Fery Malek-Madani)

Fig. 3

Fig. 3

C’est en choisissant parmi “ces interdits“ que Fery Malek-Madani a réalisé son Unexposed rassemblant 80 œuvres (deux par artistes) jusqu’à présent cachées dans des appartements familiaux, dortoirs de jeunes filles, bureaux ou ateliers.

Fig. 4

Fig. 4

La génération post-révolutionnaire

Mettre en place des évènements dédiés aux artistes iraniennes, offrir “un espace de liberté“ pour qu’elles puissent s’exprimer, Fery Malek-Madani en a fait son leitmotiv. Mais cette fois-ci, elle met en lumière le travail d’une génération d’artistes très spécifique: celle de l’après-révolution qui n’a connu de l’Iran que la République Islamique. Pour la commissaire d’exposition il s’agit de montrer comment ces jeunes femmes qui “ont été élevées à l’école du régime islamique et baignées dans la pensée unique“ réussissent malgré tout à produire “un art totalement universel“ ainsi qu’à avoir une ouverture d’esprit sur le monde qui les entoure.

fig. 5

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Contestation sous-jacente

A travers les sujets traités, on découvre la critique acerbe de cette jeunesse coincée entre les dictats d’une société aux mœurs archaïques et l’attirance pour la modernité qu’incarne le monde occidental. Dans leur oeuvres, elles expriment souvent leur colère et frustration.

Les thèmes de la liberté, des droits de la femme, de la guerre,  de la modernité, de  l’Occident et de la technologie se trouvent au coeur de leur préoccupation et de leur univers artistique.

fig. 6

fig. 6

La discrimination et la condition de la femme se traduisent de façon différente : violemment à travers les deux photos chocs de Samin Abarquoi (fig. 1 et 2) ; plus tristement chez Fariba Dehghanizadeh (fig. 3); impressionnante et angoissante chez Atousa Vahdani avec sa Shabnam,(fig. 4) enveloppée dans du “thermé“, tissu traditionnel iranien, utilisé notamment pour recouvrir les morts…

fig. 7

fig. 7

Chez Maryam Majd, les femmes font de la résistance. La jeune photographe y montre des sportives qui malgré le port obligatoire du “hejab“ continuent à exercer leur sport de prédilection ( fig. 5).

fig. 8

fig. 8

M. Kaseaei Nasab, exprime le désarroi “d’une génération qui  ne comprend pas pourquoi elle est sous sanction“ et la difficulté d’obtenir un visa quand on vient d’Iran ( fig. 6). Le monde est un village nous avait-on dit ? Pas pour elle en tout cas qui a vu son visa refusé par la France.

La quête de liberté se traduit chez Sahar Mokhtari par la rencontre fictive de deux héros de l’Histoire: le tristement célèbre Vietcong exécuté en 1968 par un officier sud vietnamien et Sattar Kahn, révolutionnaire iranien du début du 20ème siècle, morts tous deux au nom de la liberté ( fig. 7).

fig. 9

fig. 9

Les artistes telles que Delara Pakdel et Homa Arkani, révèlent à travers leurs œuvres un pays à deux vitesses ( fig. 8 et 9). La première met en scène des dervish (équivalent du moine occidental) en vêtements traditionnels se promenant dans le métro. La jeune peintre souhaite montrer aux occidentaux que l’Iran possède aussi des moyens de transports modernes . La seconde exprime une société à la fois accablée par le poids des traditions et inéluctablement attirée par le mode de vie occidental.

Le traumatisme de la guerre Iran-Irak apparaît chez Neda Moradi. Avec Fear of darkness, elle raconte son enfance entièrement passée dans la terreur de voir des soldats s’introduire dans sa chambre ( fig. 10).

fig. 10

fig. 10

Enfin, dans sa vidéo » Iran unveiled and veiled again », la réalisatrice Firouzeh Khosrovani raconte avec nostalgie l’histoire du voile islamique, abolit en 1936 pour redevenir obligatoire en 1979.

En Iran, on dit souvent que le changement se fera grâce aux femmes et aux jeunes. Pour Fery Malek-Madani “cette génération d’artistes est véritablement porteuse d’espoir“. Malgré tout ce qu’on a voulu lui inculquer et après plus de trente ans d’autoritarisme et de dictats religieux, elle arrive à garder une ouverture et une liberté d’esprit qui forcent le respect.

Une génération d’artistes iraniennes qui n’est pas dupe et qui attend patiemment son tour ? A aller découvrir d’urgence jusqu’au 1er février au Parlement Européen**.

Infos pratiques: Séance de rattrapage à Athènes (mi-février à mi-mars à la Fondation Michael Cacayonis) puis à Varsovie ( mi-mars à mi-avril au Musée Ethnographique) pour ceux qui auraient raté Unexposed à Bruxelles.

Remerciement: Merci infiniment à Fery Malek-Madani de m’avoir accordé quelques heures de son précieux temps et de m’avoir autorisé  la reproduction des photos sur artbruxelles.

* Unexposed, Tour & Taxis, Bruxelles du 9 Novembre au 25 décembre 2012.

** Unexposed, Parlement Européen, Bâtiment Spinelli, Bruxelles, du 28 janvier au 1er février 2013

« Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo artbruxelles »

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