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Farah Atassi: Génial peintre « moderne » du XXIè siècle

29 Mar

En solo show à la prestigieuse galerie « Michel Rein Bruxelles »,  la jeune peintre belge –  d’origine syrienne – surprend à travers des oeuvres détonantes et éblouissantes, en poussant toujours plus loin le souci d’une réflexion artistique en constante ébullition.

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 L’univers de Farah Atassi provoque une sorte de « familiarité inconnue ». Si il y a cette sensation troublante de « déjà-vu » c’est parce que la jeune peintre belge convoque sans complexe, de nombreuses références à l’histoire de l’art  moderne et à ses plus grands peintres . Face à ses œuvres, les connections à Picasso,  Léger, Matisse, Delaunay sont évidentes. L’histoire pourrait s’arrêter là. Une artiste qui s’inspire de ceux qui ont fait  l’art moderne. Mais le génie de Farah Atassi réside dans le fait qu’elle ne s’arrête justement pas là. En s’inspirant ouvertement du vocabulaire moderniste et du constructivisme russe, elle apporte à chaque nouvelle exposition une touche, une réflexion inédite. En 2011, c’est la découverte d’une théorie sur l’ornement comme point de départ de l’abstraction qui l’amène à insérer des formes folkloriques dans ses oeuvres, lui permettant ainsi de se « libérer d’un espace architectural devenu trop limité ». Trois ans plus tard, c’est la question cubiste qui l’intéresse et abandonne son travail sur la perspective illusionniste pour une recherche de surface plate.

Nous sommes en 2018. Que nous réserve cette fois la jeune étoile montante de sa génération ?

Le nu traité comme un objet

«  Je continue dans la même logique à explorer les grands sujets classiques de la peinture mais cette fois-ci avec une attention particulière au traitement du nu » avant de rajouter « j’avais vraiment envi de faire des figures et je me suis dis pourquoi m’en priver ? J’ai alors décidé de traiter ce sujet là comme les autres. Que je représente un visage ou un vase, il faut que ça soit la même chose. ». Pour mener à bien sa réflexion, elle s’intéresse de plus près à Picasso « qui avait une démarche totalement désacralisée et irrévérencieuse par rapport à la construction de la figure traitée comme un objet ». Après tout ne disait-il pas que « pour passer d’un objet à un sujet, il suffit de rajouter deux yeux et un nez » ? Pour Farah Atassi c’est justement cette frontière très mince entre l’objet et le sujet du nu qui l’intéresse. « C’est pour cette raison aussi que je me retrouve encore une fois dans la création des constructivistes car chez eux tout est traité au même niveau sans hiérarchie dans le sujet » avant de préciser qu’« en traitant mes nus comme des objets avec des formes géométriques et des lignes droites j’ai ce désir de représenter la figure humaine avec ces formes universelles ».

Musicalité picturale

A la nouveauté du nu, Farah Atassi nous régale avec l’apparition de la musique, thème très en vogue chez les peintres modernes. « J’ai longtemps travaillé sur la question de la vibration et de la circulation de la couleur, c’est donc très naturellement que je suis arrivée à la question musicale. Les instruments sont très agréables à peindre de par leur qualité graphique et répondent très bien à mes préoccupations chromatiques et compositionnelles. »

La couleur instinctive

Si l’artiste a souvent favorisé les couleurs primaires, elle casse ici ses habitudes en utilisant une gamme de couleur sans aucune limitation avec une préférence pour une palette  » arc-en-ciel ». Des couleurs vives, chaudes, contrastées et harmonieuses remplissent joyeusement des formes géométriques plus sérieuses. « Chez moi la couleur est une affaire instinctive. Je suis une peintre-coloriste et non une peintre-dessinatrice, c’est aussi pour cela que je peins au scotch. Mon inclinaison naturelle est bien plus proche de Matisse que de Picasso. »

Une exposition explosive et vibrante d’une grande Farah Atassi, muée en génial centaure artistique qui réussit un véritable tour de force en inventant une nouvelle forme d’art inédite. En bousculant avec malice les codes du passé, Farah Atassi nous projette dans un futur sensationnel et irrésistible. A ne rater sous aucun prétexte!

Farah Atassi, Solo Show, Michel Rein Bruxelles, jusqu’au 7 avril. michelrein.com

 

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Quand l’art contemporain raconte l’Iran

28 Juil
18. Affiche IRAN

Copyright Aria Kasaei (StudioKargah)

Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente cinquante ans d’art contemporain iranien à travers le travail d’une vingtaine d’artistes et leurs quelques deux cents œuvres (tous médiums confondus), sur une période s’étalant de 1960 à nos jours.

C’est sous la direction de Catherine David appuyée par une équipe de trois autres curateurs, que l’exposition aborde l’histoire visuelle de l’Iran en trois « séquences » : la modernité des années soixante à septante-huit d’abord, la période Révolutionnaire ensuite, suivie de la longue guerre contre l’Irak pour enfin s’interroger sur les enjeux contemporains.

« Iran Unedited History » a été conçu « comme un film « non monté », une histoire à l’état de rush » explique le jeune et brillant historien Morad Montazami. L’exposition s’ouvre sur le choix singulier de deux immenses peintres, malheureusement trop souvent absents des événements consacrés à l’Iran. Ainsi, les peintures figuratives de Bahman Mohassess, le « Picasso iranien », représentent des personnages violentés et déstructurés aux allures de minotaures. Attiré par la mythologie grecque, Mohassess aimait échapper aux références traditionnelles (calligraphie, miniatures etc.) et critiquer la condition humaine de l’homme moderne post Seconde Guerre mondiale.

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Bahman Mohassess. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

La regrettée Behjat Sadr – considérée comme l’une des peintres majeures de son époque- a quant à elle créé en 1967 la première œuvre de « Op Art ». L’artiste, attirée par l’abstraction linéaire, se détachait elle aussi du répertoire visuel traditionnel par l’usage de techniques et de motifs extrêmement novateurs appuyés par un réseau de formes singulières et débridées.

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Behjat Sadr. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Reconstitution des vestiges du passé et témoignages documentaires

Les années soixante et septante furent deux décennie capitales pour les arts vivants, à l’époque activement soutenus par le Shah et l’impératrice, comme en témoigne l’étonnant Festival de Shiraz, incarnation du bouillonnement culturel d’une époque moderne.

 

17. Affiche du 4ème festival Shiraz Persepolis

Réunissant les avant-gardes occidentales et les artistes du « tiers-monde », le Festival était une véritable plateforme artistique mêlant tour à tour danses africaines, performances balinaises, théâtre traditionnel iranien, spectacles de Maurice Béjart et musique blues américaine. C’est grâce à un corpus documentaire inédit (vidéos, photos, archives etc.) réunit par les soins de Vali Mahlouji, que l’on peut se plonger dans l’ambiance surréaliste de cet espace d’échanges, de partages et de rencontres entre les différentes civilisations.

Puis nous passons à 1979, l’année de la Révolution qui fit basculer l’Iran d’une monarchie occidentalisée à une République islamique ultra conservatrice.

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Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Face aux mutations idéologiques, le « modernisme » s’essouffle. « Memories of destruction », trois heures de rush non montés et inédits du documentariste Kamran Shirdel attestent de la violence, du désespoir mais aussi de l’effervescence révolutionnaire. Un an plus tard, en 1980, l’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran de Khomeyni. Une guerre d’usure de neuf longues années et qui totalisera au moins un million de victimes. « C’est une guerre dont on a beaucoup entendu parler mais vu peu d’images finalement » explique Catherine David. C’est grâce au courage de documentaristes et photographes tels que Morteza Avini et de Bahman Jalali que l’on peut découvrir les témoignages émouvants de ces jeunes soldats partis au front. « Il s’agissait de journalistes indépendants guidés par leur conscience et non par une quelconque commande » insiste la curatrice. Nombreux parmi eux y ont laissé leur vie.

Génération d’après-guerre

 La dernière séquence se concentre sur la génération d’après-guerre, celle des années nonante à aujourd’hui. Une salle à l’abri des regards est dédiée à la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou qui avait à la mort de son père en 1988, recouvert toutes ses créations (peintures, dessins, objets) de brou de noix. Entièrement camouflées dans un noir intense et douloureux, ses œuvres se composaient initialement d’animaux et créatures hybrides colorés et joyeux. Décédée à 41 ans, elle laissera derrière elle des œuvres puissantes, frappées des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.

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Chohreh Feyzdjou. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Narmine Sadeg nous offre elle une magnifique et intrigante installation circulaire sur laquelle reposent trente oiseaux empaillés, à la fois majestueux et effrayants. Inspirée par le conte persan la « Conférence des Oiseaux » traitant de la quête d’un idéal, l’artiste nous plonge dans un univers infiniment poétique.

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Narmine Sadeg. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Arash Hanaei aime quant à lui dépeindre avec humour et ironie les paradoxes de la société iranienne. Dans ses dessins numériques, réalisés à partir de photos prises des rues de Téhéran, messages publicitaires de marques occidentales semblent se confondre avec les slogans autrefois dédiés aux martyrs (« Moulinex pour l’éternité »).

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Arash Hanaei Série  » Capital »

Enfin, la cinéaste Mitra Farahani présente elle dans une série de grands formats, des dessins au fusain au réalisme bouleversant abordant le thème la décapitation de soldats ou de figures bien connues des iraniens.

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Mitra Farahani Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Une exposition qui révèle avec sensibilité et intelligence de la créativité d’artistes issus d’un pays aux mille ressources.

‘Iran Unedited History 1960-2014’, jusqu’au 24 août au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris. Ouvert ma-di de 11h à 18h.

http://www.mam.paris.fr

( Publié dans H art magazine du 24 juillet 2014)

Fermeture définitive de la Galerie Jérôme de Noirmont

21 Mar

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C’est de façon tristement inattendue que la galerie parisienne Jérôme de Noirmont active depuis 1994 a aujourd’hui annoncé qu’elle fermerait définitivement ses portes le samedi 23 mars, dernier jour de la très belle exposition consacrée aux peintures de Marjane Satrapi. Le couple Jérôme et Emmanuelle de Noirmont avaient su s’imposer parmi les plus grands galeristes de la scène parisienne avec à leur actif des artistes renommés tels que Keith Haring, Shirin Neshat , Jeff Koons ou Pierre & Gilles. Une galerie aux choix pointus qui manquera sans nul doute au paysage artistique contemporain.

Marjane Satrapi, une peintre haute en couleur

21 Mar
 (Fig.1) Sans Titre, 2012, Acrylique sur papier marouflé sur toile, 63,5 x 48,5-cm,Courtesy galerie Jérôme de Noirmont

(Fig.1) Sans Titre, 2012, Acrylique sur papier marouflé sur toile, 63,5 x 48,5-cm,Courtesy galerie Jérôme de Noirmont

     Dans la catégorie artiste complète le nom de Marjane Satrapi mérite amplement sa place. Connue du grand public pour ses talents de dessinatrice de bandes-dessinées noir et blanc (Persépolis, Broderies, Poulet aux Prunes), de réalisatrice (Persépolis, Poulet aux prunes), ou même récemment de comédienne (La Bande des Jotas), l’artiste iranienne révèle pour la première fois ses qualités de peintre à travers 21 toiles exposées dans la prestigieuse galerie parisienne Jérôme de Noirmont.

Un univers féminin mais pas féministe

Réalisées entre 2009 et aujourd’hui, ces peintures à l’acrylique  représentent uniquement des portraits de femmes. La série se compose de 12 portraits solos (fig.1), 6 en duo (fig.2) et 4 groupés (fig.3). Si au rez-de-chaussée de la galerie les grands formats et l’animation des portraits à plusieurs sont mis à l’honneur, le premier étage nous plonge dans l’intimité des portraits solo où chaque protagoniste semble être perdu dans ses pensées. Bien que l’artiste nous invite ici dans un univers féminin, la galeriste Emmanuelle de Noirmont met en avant “une démarche très éloignée de tout féminisme“ et de préciser que Marjane Satrapi est tout simplement “plus inspirée par les visages féminins.“  Pas de combat idéologique donc, mais une attirance purement esthétique.

Le style Satrapi “ en couleur“

Le style épuré des bandes-dessinées de l’artiste telles que Poulet aux prunes se retrouve dans les peintures de Marjane Satrapi: quelques lignes suffisent à donner corps aux personnages. “L’apparente“ simplicité du trait contrebalance avec la très grande expressivité du regard des femmes. Mais ici le noir et blanc des bandes-dessinées a donné place à de la couleur vive où l’association des trois couleurs primaires à des non-couleurs (blanc, noir et gris) se répète dans la majorité des œuvres présentées. Traitées en aplat, les couleurs viennent remplir les formes et constructions géométriques des personnages faisant  ainsi écho aux œuvres abstraites de Mondrian, artiste que Marjane Satrapi avoue admirer.

fig.2 Sans Titre  2012 Acrylique sur toile 150,3 x 100,5 cm Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

fig.2 Sans Titre 2012 Acrylique sur toile 150,3 x 100,5 cm Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

Mises en scène énigmatiques

L’humour et la légèreté des bandes-dessinées ont disparu au profit d’une émotion plus intense. Les mises en scènes élaborées par la peintre laissent le visiteur en proie à de nombreuses interrogations. Dans les portraits solos, le personnage ne regarde jamais de face, le visage ou le regard est tourné vers l’extérieur de la toile. Comme le souligne Marjane Satrapi, “ce qui nous attire ici, c’est le hors-champs“ nous obligeant à nous demander ce que regarde la jeune femme du tableau. Dans les portraits groupés c’est le jeu de regard qui interpelle. Quelles relations le peintre veut suggérer entre les différents protagonistes ? Que se racontent-elles ?

Les femmes iraniennes de son enfance

Dans cette série les femmes ont les cheveux noirs épais, la bouche close et les lèvres recouvertes de rouge. Leurs expressions se veulent tour à tour sévères, tristes, blasées, fâchées, mélancoliques ou pensives. Les héroïnes de Marjane Satrapi s’inscrivent dans des scènes de la vie quotidienne : une cigarette ou un livre à la main, s’apprêtant à manger un fruit ou à boire un thé, en pleine conversation avec une mère, une sœur, une amie peut-être ? De l’histoire qui se trame, nous n’en saurons rien. Avec ses compositions sans titre, l’artiste ne donne aucun indice, nous laissant face à nos incertitudes. Si l’histoire de ces femmes reste inconnue, l’artiste puise son inspiration dans son environnement familier: “j’ai souvent peint ma grand-tante, moi-même, ma grand-mère, ses cousines, d’autres dont je n’ai que de vagues souvenirs“. L’artiste a crée des personnages à l’image des femmes qui l’ont entouré lors de ses années passées en Iran, de “celles qui m’ont faites“ confesse-t-elle.

fig.3, Sans Titre, 2012 Acrylique sur toile 140 x 140 cm, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

fig.3, Sans Titre, 2012 Acrylique sur toile 140 x 140 cm, Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont

La prédiction

La passion de Marjane Satrapi pour la peinture n’est pas nouvelle. Elle est même la première. L’artiste raconte la relation privilégiée entretenue durant son enfance en Iran avec une grande-tante. Peintre, poète et divorcée de son mari avant même sa première de nuit de noces, cette femme libre et indépendante avait étudié la peinture en Suisse. Ce court séjour lui valut le surnom de “Ammeh Suisse“ (“Tante Suisse“ en persan). Préférant la compagnie de la vieille dame à celle des enfants, Marjane passait ses fins de semaines à écouter sa tante lui conter des histoires d’amour et de vengeance tout en dessinant et peignant sur tous les supports possibles, y compris les murs de la maison. Avant de mourir d’un cancer, la tante avait prévenu la petite artiste en herbe de six ans : “avec un front pareil, soit tu seras peintre, soit écrivain, soit les deux“.

A travers ses peintures chargées d’émotions et de mystères, Marjane Satrapi, artiste aux ressources inépuisables, semble rendre un vibrant hommage  à sa bien-aimée “Ammeh Suisse“ qui avait prédit avec humour son brillant avenir.

Informations pratiques : Marjane Satrapi, Peintures ; Galerie Jérôme de Noirmont, 38 avenue Matignon, 75008 Paris. Jusqu’au 23 mars 2013.

Remerciement : Merci infiniment à Emmanuelle de Noirmont pour sa gentillesse et pour avoir autorisé la publication des photos sur artbruxelles.

Photo : Marjane Satrapi. Courtesy Galerie Jérôme de Noirmont.

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