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Alain Altinoglu : Entretien avec un chef d’orchestre humaniste et engagé

20 Fév
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Alain Altinoglu

A Bozar en ce dimanche matin du 4 février, la salle est comble et le public se prépare à écouter la suite symphonique de « Shéhérazade » (composée en 1888 par le russe Nikolaï Rimski-Korsakov ) sous la baguette de l’énergique chef d’orchestre Alain Altinoglu, directeur musical de La Monnaie depuis 2015.

Rires, gazouillements et quelques pleurs contrariés s’élèvent dans la salle quelques minutes avant le début du concert. Des enfants, beaucoup d’enfants! Plutôt inhabituel pour ce genre d’événement attirant un public plus « mature ». La raison ? Il s’agit d’un « Family Concert », un concept ingénueux où parents et chérubins viennent s’initier ensemble aux joies de la musique classique. Avec humour et simplicité, Alain Altinoglu s’adresse à un public tout ouïe en résumant l’histoire de Shéhérazade, expliquant le métier de chef d’orchestre et présentant chaque instrument de musique ( la partie la plus applaudie par les jeunes spectateurs extatiques de découvrir les cuivres ou par le son céleste de la harpe). Les musiciens furent longtemps applaudis et le public définitivement conquis. Un concept que l’on espère sincèrement se voir propager à plus grande échelle.

 

Artbruxelles est allé à la rencontre d’Alain Altinoglu

Les traits sont tirés, l’agenda est serré et pourtant Alain Altinoglu vous acceille chaleureusement avec un grand sourire. Au delà de l’homme affable qu’il est, on comprend immédiatement qu’il appartient à cette catégorie d’être humain, qui doté d’une veritable vocation, aspire à transmettre au plus grand nombre sa passion et à remettre la culture au centre de nos préoccupations.

Artbruxelles : Comment est né le projet de « Family Concert » ?

Alain Altinoglu : En arrivant il y a deux ans à la Monnaie je me suis rendu compte qu’il y avait quelques petits projets éducatifs mais sans grande ampleur et pour moi l’une de nos missions principales en tant que musicien est de transmettre la musique classique des plus jeunes au plus âgé. On doit réussir à toucher tous les publics et particulièrement les familles dont l’éducation ou la culture ne se trouvent pas dans ce genre musical. C’est primordial car ces jeunes sont peut-être notre public de demain ou nos futures musiciens et chanteurs.

Il y avait énormément de tout-petits ce dimanche lors du concert. Vous vous attendiez à ça ? Non et j’étais agréablement étonné ! C’était la première fois que l’on mettait en place un projet de ce genre du coup on ignorait l’âge des enfants présents. Ce qui prouve encore, qu’il y a énormément de possibilités et de choses à développer dans ce domaine pour provoquer la curiosité chez les tout-petits. C’est très important de commencer le plus tôt possible.

Comment fait-on pour les éveiller à la musique classique ? Petit à petit, c’est comme les haricots verts et les épinards ! Mais sans jamais les pousser ou les obliger.

Que leur faire écouter à la maison ? Pour les tout-petits, il faut privilégier des histoires telles que Pierre et Loup, Piccolo Saxo ou Casse-Noisette qui encouragent l’imagination de l’enfant. Pour les plus grands, une musique du vingtième siècle très rythmée comme le Sacre du printemps de Stravinsky ou des ballets hyper puissants comme ceux de Bartók, peuvent plus les attirer qu’une symphonie de Mozart à la consonance plus classique.

Ne devrait-il pas y avoir dès la petite enfance des cours de musique classique dans les écoles ? Mais absolument !

Alors pourquoi ce n’est pas le cas ? Selon moi c’est une affaire politique. Voyez certains pays comme l’Allemagne qui dès les années septante a orienté son système éducatif vers le sport et la culture en arrêtant l’école à midi, pour pouvoir consacrer les après-midis à ces activités para-scolaires. Mais pour moi, l’exemple le plus frappant se trouve au Venezuela qui à la même époque a vu « l’Orchestre Symphonique Simon Bolivar » distribuer violons et flûtes à tous les enfants pour les sortir de la rue où sévissait la drogue et la violence. Aujourd’hui, ces enfants font partis des meilleurs musiciens au monde ainsi que les orchestres notamment dirigées par Gustavo Dudamel. Cette génération là a été sauvée d’une vie atroce grâce en partie à la musique classique.

Pourquoi ce n’est pas comme ça en France ou en Belgique ? Ce n’est pas juste que la France et la Belgique, cela concerne la majorité des pays malheureusement qui ne font pas de la musique classique une priorité. Et puis, il y a aussi un une idée sociologique très répandue que la musique classique est réservée à une élite et pour une classe sociale supérieure, ce qui n’est pas vrai! Il faut dédramatiser tout ça. Je suis persuadé que l’émotion ressentie pendant un concert est totalement indépendant de sa propre connaissance et de sa propre culture. On peut très bien aller voir une « Traviata » et pleurer à la fin sans connaître ou comprendre l’histoire.

Comment sensibiliser les jeunes qui ne viennent pas de ce milieu ? Il y a plusieurs possibilités : si les jeunes ne viennent pas à nous spontanément c’est à nous d’aller vers eux. J’insiste sur ce point, c’est à nous de nous rendre dans la Cité. J’ai des musiciens qui se rendent régulièrement dans les écoles pour montrer les instruments aux élèves et qui organisent de petits concerts à leur attention. Il y aussi les concerts en pleins airs qui marchent bien ainsi que nos partenariats avec les écoles primaires auxquels je tiens beaucoup.

« Shéhérazade », Family Concert, Palais des Beaux-Arts, 4 février 2018, 11h, www.bozar.be

A lire en famille le génial et ludique « Maestro, à vous de jouer !» d’Alain Altinoglu, Editions Actes Sud junior, 2014

 

 

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Quand Bruxelles se met au diapason de la musique persane

4 Mar

Bruxelles est décidément une ville étonnante. Fraîchement débarquée dans la capitale belge, c’est par hasard que je découvris dans le programme culturel du quotidien Le Soir (le Mad), un concert dédié à la musique persane. Si le titre « Iran, Les Maîtres de l’Improvisation » ne m’évoquait rien de familier, il titilla fortement ma curiosité. C’est quelques petites recherches plus tard que je compris qu’il s’agissait de musique traditionnelle iranienne, composée de deux maîtres en la matière: Kayhan Kalhor  & Madjid Khaladj.

Il fallait donc ne pas rater cet évènement inédit. Inédit car on peut s’interroger sur l’étendue de notre connaissance à ce sujet: que savons nous vraiment de la musique iranienne? Quels sont ses rythmes, ses sons, ses instruments?  A l’exception de quelques connaisseurs, force est de constater que les réponses sont rares et  l’ignorance face à cet art bien réelle.

C’est donc impatiente et la tête remplie de questions que je me rendis le Vendredi 28 Janvier à L’espace Senghor où je découvris avec étonnement une salle pleine à craquer. Le public, joyeusement composé de belges, de français, d’américains mais surtout des membres de la communauté iranienne attendaient dans une ambiance bon enfant le début des festivités. Un peu plus tard, la salle plongea dans l’obscurité obligeant les brouhahas à se dissiper et les retardataires à se faufiler hâtivement entre les places.

C’est sur une scène illuminée de trois faisceaux de lumière bleutée et décorée de trois somptueux tapis persans, que Kayhan Kalhor, maître incontesté du Kamanchech (luth a archet) et Madjid Khaladj, percussionniste émérite, firent leur entrée sous un tonnerre d’applaudissement.

Le concert débuta par la délicatesse des cordes mélancoliques du Kamancheh joué par Kayhan Kalhor. Assis près de lui, le percussionniste, Madjid Khaladj, se laissait bercer au gré des notes de son compatriote.

Quelques minutes plus tard, le solo se transforma en duo avec les premières notes graves et sourdes du Tombak (sorte de djembe). L’improvisation des maîtres pouvait alors commencer.

La première partie fit clairement honneur à la douce mélodie orientale du Kamancheh, reléguant dans un premier temps  le Tombak à un rôle d’accompagnateur. C’est assis sur ses genoux que Kayhan Kalhor nous fit alors découvrir la beauté de ses notes venues d’ailleurs. Ne formant plus qu’un avec son instrument, le musicien nous offrit un moment de pure méditation. De son côté, Madjid Khaladj suivait paisiblement son camarade au rythme des battements sourds et solennels du tambour. Ensemble, ils nous invitèrent à écouter un récit, celui d’un Iran nostalgique, puisant ses origines à travers les vibrations déchirantes du violon et des résonances dramatiques du Tombak.

La deuxième partie s’annonca très différente. Différente d’abord, puisque la lascivité et la langueur orientales du début laissèrent place à un rythme énergique et tempétueux. Mais différente surtout, par la révélation d’un percussionniste hors du commun. Madjid Khaladj, délaissa son rôle de personnage secondaire pour jouer au côté de son alter ego, le rôle de tous les autres personnages. Si le savoir-faire de Kayan Kalhor continuait de nous hypnotiser , Madjid Khaladj nous réveilla soudainement de notre contemplation passive. Dans un rythme devenu frénétique, les battements des percussions se mirent à résonner dans une salle au public médusé d’admiration. Ce fut alors la découverte d’un répertoire aux mille et une sonorités.  Les doigts du virtuose se mirent à courir avec force et rapidité , faisant retentir les notes au dessus de nos têtes. Au roulement délirant du tambour répondait la vibration exaltée des cordes, passant indifféremment du grave à l’aigu. Alternant sans difficulté les rythmes aussi bien lascifs qu’endiablés, les deux hommes plongèrent l’audience dans l’Iran d’antan, celui des nomades et des traditions perdues.

Et puis, comme si notre envoûtement n’avait pas déjà été à son comble et comme si l’on croyait avoir fait le tour des notes, Madjid Khaladj  mit de côté le Tombak pour nous initier aux sons surprenants du Daf (tambour mystique sur cadre).

 Minute après minute, l’enchanteur nous fit voyager aux rythmes et aux sons définitivement mystiques du Daf, rappelant étrangement le bruit du vent balayant le sable du désert. Tour a tour, il enroula et glissa ses notes dans les cordes perçantes du Kamancheh pour nous transporter dans un Iran au folklore révolu.

 Et puis, la frénésie des rythmes s’estompa pour laisser place au calme poétique des débuts. Le son étouffé du Daf s’évapora dans l’air pour permettre à la plainte mélancolique du Kamancheh de reprendre le dessus. Si Madjid Kaladj semblait dans un premier temps écouter paisiblement son complice, il nous surprit une fois de plus, en portant à ses doigts un nouvel instrument: des Zang-é Saringoshti (cymbalettes à doigts).

 

Le tintement si délicat des cymbalettes associé à la douce mélodie des cordes orientales replongea le public dans la sérénité des débuts mais à la seule différence qu’elle annoncait la fin imminente du récit. Et puis, l’état de grâce fut atteint, lorsque sortie de nulle part, la voix de Kayhan Kalhor se mit à accompagner les instruments. La voix empreinte de gravité nous transporta dans un univers teinté d’une nostalgie si caractéristique de la musique iranienne. Le concert s’acheva sous les ovations d’un public debout et conquis.

Tout au long du concert, les deux musiciens ou plutôt les deux magiciens, ne cessèrent de nous surprendre. Dialoguant  l’un avec l’autre dans un respect absolu et avec une maîtrise à couper le souffle, Kayhan Kalhor et Madjid Kaladj nous proposèrent une gamme inimaginable de sons étrangers à nos oreilles occidentales.

L’espace Senghor offrit ainsi aux bruxellois un évènement inédit en programmant les Maîtres incontestés de la musique traditionnelle persane, dont le talent et le savoir-faire nous ont envôutés le temps d’une soirée, tout simplement magique.

 

« Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo artbruxelles »

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