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L’onirisme organique de Toufan Hosseiny

23 Avr
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ME, MYSELF & EYE, 2017 PLASTIQUE, POLYSTYRÈNE, PORCELAINE ET CUIR. Courtesy Toufan Hosseiny

 

C’est une atmosphère féminine, florale, raffinée et design que l’on découvre à la Galerie Rodolphe Janssen dans la salle consacrée aux œuvres de l’artiste belge d’origine iranienne Toufan Hosseiny. Dessins, broderies, porcelaines, masques, bijoux et papiers peints se côtoient en parfaite symbiose. Une atmosphère presque virginale d’une jeune fille en fleur dirait-on. C’est en s’approchant que l’on se rend compte progressivement de notre terrible erreur d’appréciation, trahit par l’élégance et la délicatesse des travaux présentés. Car l’univers de cette toute jeune artiste multidisciplinaire est avant tout marqué par la présence et l’association troublantes d’éléments inattendus.

 

 

 

“Never alone“ le titre de l’exposition n’est pas incongru, il est le savant résultat d’un mariage entre l’obsession et la paranoïa. « Je n’aime pas que l’on me remarque mais j’observe sans cesse les gens du coup j’ai la sensation d’être en retour constamment observée et jugée ». Ce sentiment désagréable Toufan Hosseiny l’exprime avec humour dans “Me, Myself and I“ une drôle de créature merveilleusement absurde avec un crâne composé d’une centaine de yeux en porcelaine duquel tombe un long rideau de cheveu en cuir. « Petite je pensais que les objets qui m’entouraient étaient mes amis. Mais au fur et à mesure c’est devenu très angoissant car je pensais qu’ils me regardaient en permanence ».

 

 

 

Œil pour œil…

Ces yeux sont devenus un véritable leitmotiv dans les travaux de Toufan Hosseiny. Des yeux qu’elle avouera « avoir roulé toute la journée pendant plusieurs mois », une répétition du geste qui l’aide à se calmer avouera-t-elle. A la base crées en frigolite pour son projet de fin d’études, elle crée spécialement pour l’exposition ces yeux en porcelaine d’abord pour ses monstres mais aussi pour sa collection de bijoux sous forme de bagues et de boucles d’oreilles excentriques. Impossible de ne pas faire le rapprochement avec la superstition du « mauvais œil » (“sheshm“) présente de façon persistante, caustique et angoissante dans toutes les familles iraniennes. “The monsters I grew up with“ est une série composée d’une galerie de neuf montres sous forme de masques. « J’ai toujours aimé les monstres et je m’amusais petite à dessiner de drôle de créatures » avant de préciser amusée qu’elle regardait « pas mal de films fantastiques voire d’horreur avec {son} père alors qu’{elle} n’en avais pas l’âge ! ». Ses angoisses Toufan Hosseiny les exprime dans ces monstres à qui elle a attribué un nom, une date de naissance et de décès. « Ils peuvent aussi bien représentés des personnes que des émotions ». Ces masques n’ont pourtant rien d’effrayants, ils sont au contraire très attirants. « J’aime transformer ce qui est laid en beau. C’est ma façon de faire la paix, de tourner la page ».

 

 

 

 

dent pour dent

Dans une série de dessins de fleurs aux traits extrêmement délicats et raffinés, la jeune femme aborde le thème de la mort. On y voit des fleurs composées d’os et de dents de sagesse, symbole d’une résurrection bienveillante. En véritable touche-à-tout, l’artiste transformera plus tard ces fleurs en broderies. « C’est vrai qu’avec ma formation de stylisme j’ai toujours ce rapport très fort au textile. C’est un moyen avec lequel je communique bien. ». A côté de ces médaillons un drapeau en lin et cuir, cette fois à la forme non-figurative interpelle. « J’ai crée un symbole beaucoup plus abstrait cette fois toujours en rapport avec l’anatomie des fleurs, des racines et des vertèbres. » Le résultat ? « Une forme ressemblant à l’os du bassin mais aussi du vagin avec ces tiges qui se croisent formant cet œil. C’est la naissance de tout ce monde qui nous regarde ». Cette œuvre intitulée « Birth » provoque un fort pouvoir d’attractivité tant il semble être la synthèse non seulement de son travail mais aussi d’une forme de « statement » , comme si finalement nous étions les témoins chanceux et heureux de l’éclosion de Toufan Hosseiny dans le monde de l’art. Une artiste très prometteuse qu’il faudra suivre de très près.

 

 

 

 

« Never alone“, Toufan Hosseiny, Galerie Rodolphe Janssen, 10-28 octobre 2017

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Les invisibles de Jane Evelyn Atwood 

10 Avr

Une claque en pleine figure. C’est ce qui vous attend lors de la rétrospective consacrée à la grande photographe Jane Evelyn Atwood.

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Il faut mettre sa sensibilité en veille devant la centaine de clichés exposés au Botanique. Depuis 1976, la téméraire et engagée américaine Jane Evelyn Atwood immortalise dans ses sublimes noir et blanc les habituellement « invisibles ». Marginaux, enfants victimes de mines antipersonnel, handicapés mentaux ou prostituées passent de l’ombre à la lumière. C’est toujours avec dignité et poésie que sont ici traitées ces personnes, trop souvent frappées du sceau de la souffrance des corps (déformations, cicatrices, cadavres). Jane Evelyn Atwood a en effet la particularité d’établir entre elle et ses sujets une relation s’inscrivant dans la confiance et la durée. Sa motivation? « Comprendre comment ceux qui ont été cassés par la tragédie de la vie trouvent malgré tout la force d’avancer. »

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Blondine, Jean-Louis et les autres

La photographe vivra ainsi une année entière en compagnie de « Blondine », une prostituée parisienne, ou encore les quatre derniers mois de Jean-Louis, premier sidéen européen ayant accepté de se faire photographier dans la phase terminale de sa maladie. Et puis il y a ces dix années hallucinantes consacrées aux femmes emprisonnées. A force de ténacité, Atwood parvient à s’introduire dans quarante prisons à travers le monde et rapporte ainsi dans ses valises un reportage-photo glaçant et inédit sur leurs conditions de détentions. Une rétrospective douloureusement édifiante qui vous prend aux tripes. Ames sensibles, passez votre chemin.

( article datant de 2014)

« Jane Evelyn Atwood », Le Botanique, 236 rue royale, 1210 Bruxelles. Jusqu’au 12 janvier.

 

Duane Hanson et les anti-héros du rêve américain

10 Avr

Elle, c’est Queenie, une femme de ménage afro-américaine perdue dans ses pensées. Si vous l’interpellez elle ne vous répondra pas. Car Queenie n’est pas constituée de chair et d’os mais de fibre de verre et de résine synthétique. « Elle », fait partie des sculptures plus vraies que nature du génialissime et regretté Duane Hanson, actuellement exposées au Musée d’Ixelles.

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Fils d’agriculteurs, Duane Hanson grandit dans les années trente dans une bourgade du Minnesota et développe dès l’enfance son goût pour la sculpture. Soutenu par ses parents, il part à Washington étudier les Beaux-Arts et obtient son diplôme en 1951. Malheureusement la décennie qui suit sera loin d’être fructueuse pour le jeune homme, le monde de l’art ne jurant que par « l’expressionisme abstrait », un courant dans lequel l’artiste ne se retrouve pas. C’est sa rencontre décisive avec George Segal sculpteur de modèles vivants, qui amènera Hanson à explorer le procédé dit de « lifecasting ». Il utilisera toutefois des médiums rares tels que la résine de polyester et la fibre de verre, matières qui lui permettent de rendre compte des détails du corps humain. Nous sommes à présent au milieu des années soixante et les peintres « hyperréalistes » sont à la mode. Alors que ces derniers dépeignent le quotidien en toute neutralité, Hanson lui désire « faire quelque chose pour que le public prenne conscience de la situation ». Car c’est à ce moment précis que contestation populaire, mouvements de droits civiques et mécontentement général font rage dans une Amérique où la pauvreté divise la société.

La mort, la misère et le racisme, devenus les sujets de prédilection de l’artiste se matérialisent dans des sculptures violentes et d’un hyper-réalisme à couper le souffle, comme ces œuvres mettant en scène des sans-abris dormant à même le sol, un bébé mort jeté dans une poubelle ou des scènes de mise à tabac policière lors d’émeutes raciales. Profondément perturbant.

 

Aux antipodes du Musée Grévin

C’est à partir des années septante que commence sa fascination pour les gens ordinaires. Ouvriers, petits vieux, touristes, cow boys, peintres en bâtiment ou fermiers ne sont pas les favoris de l’artiste par hasard. Si le thème semble bien plus léger, Duane Hanson ne perd en rien de son esprit critique. Ici ce sont les « américains moyens » qu’il immortalise, ceux pour qui « la société ne fait rien » disait-il. Pas de success story ou de sourire ultra-bright, mais des gens aux physiques banals, aux regards baissés et désabusés, ceux qui n’ont pas pu accéder à l’« American Dream ». Techniquement, Hanson est à l’apogée de son art. Le rendu est si puissant qu’il provoque un sentiment de malaise. Il faut y réfléchir à deux fois avant d’oser s’approcher d’eux et finalement les observer indécemment sous toutes les coutures. Loin de toute caricature, Duane Hanson capture avec un réalisme virtuose mais aussi une immense empathie, ceux qu’il appelait « les invisibles ». Une passion qui lui coûtera la vie, emporté en 1996 par un cancer provoqué par la surexposition à la fibre de verre et les résines. Un artiste et une exposition hors normes.

( article datant de 2014)

« Duane Hanson », Musée communal d’Ixelles, 71 rue Jean Van Volsem, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 25 mai.

 

 

 

Quinze minutes dans l’âme d’Ali Cherri

6 Avr

 

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@afac grantees

« Comment traduire l’expérience de la guerre ? ». C’est la question que s’est posée l’artiste libanais Ali Cherri en 2005 lors de la réalisation de sa première vidéo « Un Cercle autour du soleil ».

C’est en 1976 qu’il voit le jour à Beyrouth, tout juste un an après le début de la guerre avec laquelle il devra s’accommoder quinze ans durant. Dans cette ville devenue hostile, dangereuse il ne lui sera pas permis de s’y balader, de courir, de jouer. Jusqu’à son adolescence, Beyrouth lui sera quasiment interdite. C’est calfeutré dans sa chambre qu’il va dès lors se l’inventer, se la façonner à sa propre image.

Ville fantôme

« Un Cercle autour du soleil » dépeint durant quinze minutes une ville qui passe de l’obscurité de la nuit à la lumière du jour, une ville composée d’immeubles en ruine et dépourvue d’habitants. Cette ville fantôme c’est celle d’Ali Cherri, celle qu’il s’est inlassablement imaginé, celle avec qui son corps ne semble plus faire qu’un. Ce corps qu’il décrit « en ruine ». C’est avec pudeur qu’il semble nous livrer ses tourments à travers des images filmées en de longs plans verticaux glissant douloureusement du haut vers le bas, comme une forme de lente agonie. Sur ces images de ruines, témoins de la mémoire du désastre viennent se poser la voix d’Ali Cherri. Une voix belle et grave, puissante et fébrile racontant non pas son histoire, mais ses sensations d’alors, sensations libérées par la parole avec une férocité poétique. Des mots, ses maux qui résonnent avec violence  sans jamais tomber dans le pathos.

« Comment traduire l’expérience de la guerre quand les images sont tellement saturées qu’elles ne racontent plus rien ? » s’interroge Ali Cherri qui avoue avoir pu faire ce film quinze ans après la fin du conflit pour avoir le recul  nécessaire. «  Les média cherchent à nous dire “comment c’est vraiment“ mais la guerre est impossible à décrire »

Il faut, revoir,  voir et vivre pleinement « Un Cercle autour du soleil » pour réaliser la force d’inventivité de ce talentueux vidéaste qui cherche sans cesse à nous faire ressentir l’indescriptible. Regarder une œuvre d’Ali Cherri c’est prendre le risque sublime de vivre une expérience sensorielle inédite, celle de toucher du bout des doigts la beauté de l’âme de ce grand artiste.

Trailer: Un Cercle autour du soleil, Ali Cherri, 2005 – DV, Color, 15min, Stereo, English 

https://vimeo.com/6167015 5

Site d’Ali Cherri

https://www.alicherri.com

 

 

 

 

 

Alain Altinoglu : Entretien avec un chef d’orchestre humaniste et engagé

20 Fév
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Alain Altinoglu

A Bozar en ce dimanche matin du 4 février, la salle est comble et le public se prépare à écouter la suite symphonique de « Shéhérazade » (composée en 1888 par le russe Nikolaï Rimski-Korsakov ) sous la baguette de l’énergique chef d’orchestre Alain Altinoglu, directeur musical de La Monnaie depuis 2015.

Rires, gazouillements et quelques pleurs contrariés s’élèvent dans la salle quelques minutes avant le début du concert. Des enfants, beaucoup d’enfants! Plutôt inhabituel pour ce genre d’événement attirant un public plus « mature ». La raison ? Il s’agit d’un « Family Concert », un concept ingénueux où parents et chérubins viennent s’initier ensemble aux joies de la musique classique. Avec humour et simplicité, Alain Altinoglu s’adresse à un public tout ouïe en résumant l’histoire de Shéhérazade, expliquant le métier de chef d’orchestre et présentant chaque instrument de musique ( la partie la plus applaudie par les jeunes spectateurs extatiques de découvrir les cuivres ou par le son céleste de la harpe). Les musiciens furent longtemps applaudis et le public définitivement conquis. Un concept que l’on espère sincèrement se voir propager à plus grande échelle.

 

Artbruxelles est allé à la rencontre d’Alain Altinoglu

Les traits sont tirés, l’agenda est serré et pourtant Alain Altinoglu vous acceille chaleureusement avec un grand sourire. Au delà de l’homme affable qu’il est, on comprend immédiatement qu’il appartient à cette catégorie d’être humain, qui doté d’une veritable vocation, aspire à transmettre au plus grand nombre sa passion et à remettre la culture au centre de nos préoccupations.

Artbruxelles : Comment est né le projet de « Family Concert » ?

Alain Altinoglu : En arrivant il y a deux ans à la Monnaie je me suis rendu compte qu’il y avait quelques petits projets éducatifs mais sans grande ampleur et pour moi l’une de nos missions principales en tant que musicien est de transmettre la musique classique des plus jeunes au plus âgé. On doit réussir à toucher tous les publics et particulièrement les familles dont l’éducation ou la culture ne se trouvent pas dans ce genre musical. C’est primordial car ces jeunes sont peut-être notre public de demain ou nos futures musiciens et chanteurs.

Il y avait énormément de tout-petits ce dimanche lors du concert. Vous vous attendiez à ça ? Non et j’étais agréablement étonné ! C’était la première fois que l’on mettait en place un projet de ce genre du coup on ignorait l’âge des enfants présents. Ce qui prouve encore, qu’il y a énormément de possibilités et de choses à développer dans ce domaine pour provoquer la curiosité chez les tout-petits. C’est très important de commencer le plus tôt possible.

Comment fait-on pour les éveiller à la musique classique ? Petit à petit, c’est comme les haricots verts et les épinards ! Mais sans jamais les pousser ou les obliger.

Que leur faire écouter à la maison ? Pour les tout-petits, il faut privilégier des histoires telles que Pierre et Loup, Piccolo Saxo ou Casse-Noisette qui encouragent l’imagination de l’enfant. Pour les plus grands, une musique du vingtième siècle très rythmée comme le Sacre du printemps de Stravinsky ou des ballets hyper puissants comme ceux de Bartók, peuvent plus les attirer qu’une symphonie de Mozart à la consonance plus classique.

Ne devrait-il pas y avoir dès la petite enfance des cours de musique classique dans les écoles ? Mais absolument !

Alors pourquoi ce n’est pas le cas ? Selon moi c’est une affaire politique. Voyez certains pays comme l’Allemagne qui dès les années septante a orienté son système éducatif vers le sport et la culture en arrêtant l’école à midi, pour pouvoir consacrer les après-midis à ces activités para-scolaires. Mais pour moi, l’exemple le plus frappant se trouve au Venezuela qui à la même époque a vu « l’Orchestre Symphonique Simon Bolivar » distribuer violons et flûtes à tous les enfants pour les sortir de la rue où sévissait la drogue et la violence. Aujourd’hui, ces enfants font partis des meilleurs musiciens au monde ainsi que les orchestres notamment dirigées par Gustavo Dudamel. Cette génération là a été sauvée d’une vie atroce grâce en partie à la musique classique.

Pourquoi ce n’est pas comme ça en France ou en Belgique ? Ce n’est pas juste que la France et la Belgique, cela concerne la majorité des pays malheureusement qui ne font pas de la musique classique une priorité. Et puis, il y a aussi un une idée sociologique très répandue que la musique classique est réservée à une élite et pour une classe sociale supérieure, ce qui n’est pas vrai! Il faut dédramatiser tout ça. Je suis persuadé que l’émotion ressentie pendant un concert est totalement indépendant de sa propre connaissance et de sa propre culture. On peut très bien aller voir une « Traviata » et pleurer à la fin sans connaître ou comprendre l’histoire.

Comment sensibiliser les jeunes qui ne viennent pas de ce milieu ? Il y a plusieurs possibilités : si les jeunes ne viennent pas à nous spontanément c’est à nous d’aller vers eux. J’insiste sur ce point, c’est à nous de nous rendre dans la Cité. J’ai des musiciens qui se rendent régulièrement dans les écoles pour montrer les instruments aux élèves et qui organisent de petits concerts à leur attention. Il y aussi les concerts en pleins airs qui marchent bien ainsi que nos partenariats avec les écoles primaires auxquels je tiens beaucoup.

« Shéhérazade », Family Concert, Palais des Beaux-Arts, 4 février 2018, 11h, www.bozar.be

A lire en famille le génial et ludique « Maestro, à vous de jouer !» d’Alain Altinoglu, Editions Actes Sud junior, 2014

 

 

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L’art contemporain iranien : Avant, pendant, après la Révolution

17 Août
Mitra Farahani soldat

3 Mitra Farahani (née en 1975) Begir bebar dast az saram bardâr [Prends ma tête mais arrête de me prendre la tête], 2014 Dessins au fusain sur toile, caisson en metal, Collection de l’artiste, Paris D’après une photographie de Alfred Yaghoubzadeh

En Iran, art, société et politique sont intimement liés. Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente actuellement cinquante ans d’art contemporain iranien (1960-2014) au travers d’une vingtaine d’artistes et de deux cent travaux. M…Belgique y était et vous raconte.

 L’exposition débute avec les abstractions linéaires de Behjat Sadr et les peintures inspirées de la mythologie grecque de l’immense Bahman Mohassess. Une période capitale s’étalant de 1960 à 1978, Qualifiée d’époque moderne, elle se caractérise par la volonté de se détacher du répertoire visuel traditionnel iranien (calligraphie, miniature, etc.) au profit d’un nouveau vocabulaire formel.

11 Bahman Mohassess (1931-2010)  Portrait de la mère, 1974  Huile sur toile  © Musée d’art contemporain de Téhéran

11 Bahman Mohassess (1931-2010),Portrait de la mère, 1974,Huile sur toile, © Musée d’art contemporain de Téhéran

 

 

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Behjat Sadr, Unedited History. Iran 1960-2014, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014,Photographe : Benoît Fougeirol

Ces deux décennies attestant également de l’engouement pour les arts vivants – soutenus par le Shah et l’impératrice – tel que l’étonnant Festival des arts de Shiraz. Reconstitué ici par un corpus documentaire inédit (archives, vidéos, photos etc.), on s’imprègne de l’atmosphère cosmopolite et surréaliste de ce festival réunissant avant-gardes occidentales et artistes du « tiers-monde ». Onze éditions auront lieu avant l’arrêt de cet événement considéré « décadent » et condamné par le régime islamique en 1979. Puis l’on est interpellé par le travail du grand photographe Kaveh Golestan qui capture sur pellicule les prostituées de Téhéran et nous offre ainsi des photographies noirs et blancs vibrantes. Réalisées dans « La Citadelle », (leur lieu de travail) ce quartier sera détruit par un incendie criminel en 1979, deux jours avant la prise de pouvoir de l’ayatollah Khomeyni…

5 Kaveh Golestan (1950-2003), Série des Prostituées (Shahr-e No), 1975-1977 , Photographie, Epreuve Gelatino-Argentique Tirage d’époque, Collection Kaveh Golestan Estate, Londres

Une modernité avortée

1979, c’est cette année là que l’Iran atteint son climax avec la chute du Shah et la mise en place de la République islamique engendrant un bouleversement sans précédent dans la société iranienne : droits de la femme radicalement transformés, fermeture des lieux culturels, création de la police des « mœurs » etc. Le « modernisme » s’essouffle face aux transformations idéologiques. « Memories of destruction », trois heures de rush non montés du documentariste Kamran Shirdel, nous embarque dans la désolation, la violence mais aussi dans l’effervescence révolutionnaire. En 1980 Saddam Hussein attaque le pays. Le bilan? Une guerre « d’usure » de neuf ans totalisant au moins un million de morts. C’est grâce au courage de documentaristes et photographes guidés par leur conscience tels que Morteza Avini et de Bahman Jalali, que l’on peut découvrir des témoignages émouvants et des images inédites de ces jeunes soldats partis au front.

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Unedited History. Iran 1960-2014, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014 Photographe : Benoît Fougeirol

Depuis les années nonante, une nouvelle génération d’artistes voient le jour et dont les œuvres supportent le poids de l’histoire. Les dessins surprenants de réalisme de Mitra Farahani représentent ainsi le thème de la décapitation dans des portraits géants de soldats. Arash Hanaei réalise lui avec ironie des dessins numériques, où messages publicitaires de marques occidentales se confondent avec les slogans autrefois dédiés aux martyrs. La jeune et courageuse photographe Tahmineh Monzavi dénonce quant à elle dans une série couleur crue et bouleversante les conditions de vie des femmes toxicomanes. Elle sera arrêtée en 2012 par la police et détenue en prison pendant plusieurs mois.

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Mitra Farahani  Unedited History. Iran 1960-2014, au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe : Benoît Fougeirol

 

 

07. Arash Hanaei.Capital

7 Arash Hanaei (né en 1978), Série Capital, 2009, Impression sur papier couché, Collection de l’artiste

Une exposition passionnante et intelligente qui atteste de la richesse et du renouvellement artistique d’un pays constamment mis au défi.

« Iran Unedited History 1960-2014 », Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, 75116 Paris. Jusqu’au 24 août.

Article publié dans »M-Belgique Hebdo » du 8 au 21 août 2014

Quand l’art contemporain raconte l’Iran

28 Juil
18. Affiche IRAN

Copyright Aria Kasaei (StudioKargah)

Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris présente cinquante ans d’art contemporain iranien à travers le travail d’une vingtaine d’artistes et leurs quelques deux cents œuvres (tous médiums confondus), sur une période s’étalant de 1960 à nos jours.

C’est sous la direction de Catherine David appuyée par une équipe de trois autres curateurs, que l’exposition aborde l’histoire visuelle de l’Iran en trois « séquences » : la modernité des années soixante à septante-huit d’abord, la période Révolutionnaire ensuite, suivie de la longue guerre contre l’Irak pour enfin s’interroger sur les enjeux contemporains.

« Iran Unedited History » a été conçu « comme un film « non monté », une histoire à l’état de rush » explique le jeune et brillant historien Morad Montazami. L’exposition s’ouvre sur le choix singulier de deux immenses peintres, malheureusement trop souvent absents des événements consacrés à l’Iran. Ainsi, les peintures figuratives de Bahman Mohassess, le « Picasso iranien », représentent des personnages violentés et déstructurés aux allures de minotaures. Attiré par la mythologie grecque, Mohassess aimait échapper aux références traditionnelles (calligraphie, miniatures etc.) et critiquer la condition humaine de l’homme moderne post Seconde Guerre mondiale.

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Bahman Mohassess. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

La regrettée Behjat Sadr – considérée comme l’une des peintres majeures de son époque- a quant à elle créé en 1967 la première œuvre de « Op Art ». L’artiste, attirée par l’abstraction linéaire, se détachait elle aussi du répertoire visuel traditionnel par l’usage de techniques et de motifs extrêmement novateurs appuyés par un réseau de formes singulières et débridées.

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Behjat Sadr. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Reconstitution des vestiges du passé et témoignages documentaires

Les années soixante et septante furent deux décennie capitales pour les arts vivants, à l’époque activement soutenus par le Shah et l’impératrice, comme en témoigne l’étonnant Festival de Shiraz, incarnation du bouillonnement culturel d’une époque moderne.

 

17. Affiche du 4ème festival Shiraz Persepolis

Réunissant les avant-gardes occidentales et les artistes du « tiers-monde », le Festival était une véritable plateforme artistique mêlant tour à tour danses africaines, performances balinaises, théâtre traditionnel iranien, spectacles de Maurice Béjart et musique blues américaine. C’est grâce à un corpus documentaire inédit (vidéos, photos, archives etc.) réunit par les soins de Vali Mahlouji, que l’on peut se plonger dans l’ambiance surréaliste de cet espace d’échanges, de partages et de rencontres entre les différentes civilisations.

Puis nous passons à 1979, l’année de la Révolution qui fit basculer l’Iran d’une monarchie occidentalisée à une République islamique ultra conservatrice.

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Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Face aux mutations idéologiques, le « modernisme » s’essouffle. « Memories of destruction », trois heures de rush non montés et inédits du documentariste Kamran Shirdel attestent de la violence, du désespoir mais aussi de l’effervescence révolutionnaire. Un an plus tard, en 1980, l’Irak de Saddam Hussein attaque l’Iran de Khomeyni. Une guerre d’usure de neuf longues années et qui totalisera au moins un million de victimes. « C’est une guerre dont on a beaucoup entendu parler mais vu peu d’images finalement » explique Catherine David. C’est grâce au courage de documentaristes et photographes tels que Morteza Avini et de Bahman Jalali que l’on peut découvrir les témoignages émouvants de ces jeunes soldats partis au front. « Il s’agissait de journalistes indépendants guidés par leur conscience et non par une quelconque commande » insiste la curatrice. Nombreux parmi eux y ont laissé leur vie.

Génération d’après-guerre

 La dernière séquence se concentre sur la génération d’après-guerre, celle des années nonante à aujourd’hui. Une salle à l’abri des regards est dédiée à la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou qui avait à la mort de son père en 1988, recouvert toutes ses créations (peintures, dessins, objets) de brou de noix. Entièrement camouflées dans un noir intense et douloureux, ses œuvres se composaient initialement d’animaux et créatures hybrides colorés et joyeux. Décédée à 41 ans, elle laissera derrière elle des œuvres puissantes, frappées des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.

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Chohreh Feyzdjou. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Narmine Sadeg nous offre elle une magnifique et intrigante installation circulaire sur laquelle reposent trente oiseaux empaillés, à la fois majestueux et effrayants. Inspirée par le conte persan la « Conférence des Oiseaux » traitant de la quête d’un idéal, l’artiste nous plonge dans un univers infiniment poétique.

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Narmine Sadeg. Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Arash Hanaei aime quant à lui dépeindre avec humour et ironie les paradoxes de la société iranienne. Dans ses dessins numériques, réalisés à partir de photos prises des rues de Téhéran, messages publicitaires de marques occidentales semblent se confondre avec les slogans autrefois dédiés aux martyrs (« Moulinex pour l’éternité »).

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Arash Hanaei Série  » Capital »

Enfin, la cinéaste Mitra Farahani présente elle dans une série de grands formats, des dessins au fusain au réalisme bouleversant abordant le thème la décapitation de soldats ou de figures bien connues des iraniens.

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Mitra Farahani Iran Unedited History 1960-2014 au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 2014, Photographe Benoît Fougeirol

Une exposition qui révèle avec sensibilité et intelligence de la créativité d’artistes issus d’un pays aux mille ressources.

‘Iran Unedited History 1960-2014’, jusqu’au 24 août au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, 11 avenue du Président Wilson, Paris. Ouvert ma-di de 11h à 18h.

http://www.mam.paris.fr

( Publié dans H art magazine du 24 juillet 2014)

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