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L’onirisme organique de Toufan Hosseiny

23 Avr
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ME, MYSELF & EYE, 2017 PLASTIQUE, POLYSTYRÈNE, PORCELAINE ET CUIR. Courtesy Toufan Hosseiny

 

C’est une atmosphère féminine, florale, raffinée et design que l’on découvre à la Galerie Rodolphe Janssen dans la salle consacrée aux œuvres de l’artiste belge d’origine iranienne Toufan Hosseiny. Dessins, broderies, porcelaines, masques, bijoux et papiers peints se côtoient en parfaite symbiose. Une atmosphère presque virginale d’une jeune fille en fleur dirait-on. C’est en s’approchant que l’on se rend compte progressivement de notre terrible erreur d’appréciation, trahit par l’élégance et la délicatesse des travaux présentés. Car l’univers de cette toute jeune artiste multidisciplinaire est avant tout marqué par la présence et l’association troublantes d’éléments inattendus.

 

 

 

“Never alone“ le titre de l’exposition n’est pas incongru, il est le savant résultat d’un mariage entre l’obsession et la paranoïa. « Je n’aime pas que l’on me remarque mais j’observe sans cesse les gens du coup j’ai la sensation d’être en retour constamment observée et jugée ». Ce sentiment désagréable Toufan Hosseiny l’exprime avec humour dans “Me, Myself and I“ une drôle de créature merveilleusement absurde avec un crâne composé d’une centaine de yeux en porcelaine duquel tombe un long rideau de cheveu en cuir. « Petite je pensais que les objets qui m’entouraient étaient mes amis. Mais au fur et à mesure c’est devenu très angoissant car je pensais qu’ils me regardaient en permanence ».

 

 

 

Œil pour œil…

Ces yeux sont devenus un véritable leitmotiv dans les travaux de Toufan Hosseiny. Des yeux qu’elle avouera « avoir roulé toute la journée pendant plusieurs mois », une répétition du geste qui l’aide à se calmer avouera-t-elle. A la base crées en frigolite pour son projet de fin d’études, elle crée spécialement pour l’exposition ces yeux en porcelaine d’abord pour ses monstres mais aussi pour sa collection de bijoux sous forme de bagues et de boucles d’oreilles excentriques. Impossible de ne pas faire le rapprochement avec la superstition du « mauvais œil » (“sheshm“) présente de façon persistante, caustique et angoissante dans toutes les familles iraniennes. “The monsters I grew up with“ est une série composée d’une galerie de neuf montres sous forme de masques. « J’ai toujours aimé les monstres et je m’amusais petite à dessiner de drôle de créatures » avant de préciser amusée qu’elle regardait « pas mal de films fantastiques voire d’horreur avec {son} père alors qu’{elle} n’en avais pas l’âge ! ». Ses angoisses Toufan Hosseiny les exprime dans ces monstres à qui elle a attribué un nom, une date de naissance et de décès. « Ils peuvent aussi bien représentés des personnes que des émotions ». Ces masques n’ont pourtant rien d’effrayants, ils sont au contraire très attirants. « J’aime transformer ce qui est laid en beau. C’est ma façon de faire la paix, de tourner la page ».

 

 

 

 

dent pour dent

Dans une série de dessins de fleurs aux traits extrêmement délicats et raffinés, la jeune femme aborde le thème de la mort. On y voit des fleurs composées d’os et de dents de sagesse, symbole d’une résurrection bienveillante. En véritable touche-à-tout, l’artiste transformera plus tard ces fleurs en broderies. « C’est vrai qu’avec ma formation de stylisme j’ai toujours ce rapport très fort au textile. C’est un moyen avec lequel je communique bien. ». A côté de ces médaillons un drapeau en lin et cuir, cette fois à la forme non-figurative interpelle. « J’ai crée un symbole beaucoup plus abstrait cette fois toujours en rapport avec l’anatomie des fleurs, des racines et des vertèbres. » Le résultat ? « Une forme ressemblant à l’os du bassin mais aussi du vagin avec ces tiges qui se croisent formant cet œil. C’est la naissance de tout ce monde qui nous regarde ». Cette œuvre intitulée « Birth » provoque un fort pouvoir d’attractivité tant il semble être la synthèse non seulement de son travail mais aussi d’une forme de « statement » , comme si finalement nous étions les témoins chanceux et heureux de l’éclosion de Toufan Hosseiny dans le monde de l’art. Une artiste très prometteuse qu’il faudra suivre de très près.

 

 

 

 

« Never alone“, Toufan Hosseiny, Galerie Rodolphe Janssen, 10-28 octobre 2017

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Les invisibles de Jane Evelyn Atwood 

10 Avr

Une claque en pleine figure. C’est ce qui vous attend lors de la rétrospective consacrée à la grande photographe Jane Evelyn Atwood.

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Il faut mettre sa sensibilité en veille devant la centaine de clichés exposés au Botanique. Depuis 1976, la téméraire et engagée américaine Jane Evelyn Atwood immortalise dans ses sublimes noir et blanc les habituellement « invisibles ». Marginaux, enfants victimes de mines antipersonnel, handicapés mentaux ou prostituées passent de l’ombre à la lumière. C’est toujours avec dignité et poésie que sont ici traitées ces personnes, trop souvent frappées du sceau de la souffrance des corps (déformations, cicatrices, cadavres). Jane Evelyn Atwood a en effet la particularité d’établir entre elle et ses sujets une relation s’inscrivant dans la confiance et la durée. Sa motivation? « Comprendre comment ceux qui ont été cassés par la tragédie de la vie trouvent malgré tout la force d’avancer. »

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Blondine, Jean-Louis et les autres

La photographe vivra ainsi une année entière en compagnie de « Blondine », une prostituée parisienne, ou encore les quatre derniers mois de Jean-Louis, premier sidéen européen ayant accepté de se faire photographier dans la phase terminale de sa maladie. Et puis il y a ces dix années hallucinantes consacrées aux femmes emprisonnées. A force de ténacité, Atwood parvient à s’introduire dans quarante prisons à travers le monde et rapporte ainsi dans ses valises un reportage-photo glaçant et inédit sur leurs conditions de détentions. Une rétrospective douloureusement édifiante qui vous prend aux tripes. Ames sensibles, passez votre chemin.

( article datant de 2014)

« Jane Evelyn Atwood », Le Botanique, 236 rue royale, 1210 Bruxelles. Jusqu’au 12 janvier.

 

Duane Hanson et les anti-héros du rêve américain

10 Avr

Elle, c’est Queenie, une femme de ménage afro-américaine perdue dans ses pensées. Si vous l’interpellez elle ne vous répondra pas. Car Queenie n’est pas constituée de chair et d’os mais de fibre de verre et de résine synthétique. « Elle », fait partie des sculptures plus vraies que nature du génialissime et regretté Duane Hanson, actuellement exposées au Musée d’Ixelles.

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Fils d’agriculteurs, Duane Hanson grandit dans les années trente dans une bourgade du Minnesota et développe dès l’enfance son goût pour la sculpture. Soutenu par ses parents, il part à Washington étudier les Beaux-Arts et obtient son diplôme en 1951. Malheureusement la décennie qui suit sera loin d’être fructueuse pour le jeune homme, le monde de l’art ne jurant que par « l’expressionisme abstrait », un courant dans lequel l’artiste ne se retrouve pas. C’est sa rencontre décisive avec George Segal sculpteur de modèles vivants, qui amènera Hanson à explorer le procédé dit de « lifecasting ». Il utilisera toutefois des médiums rares tels que la résine de polyester et la fibre de verre, matières qui lui permettent de rendre compte des détails du corps humain. Nous sommes à présent au milieu des années soixante et les peintres « hyperréalistes » sont à la mode. Alors que ces derniers dépeignent le quotidien en toute neutralité, Hanson lui désire « faire quelque chose pour que le public prenne conscience de la situation ». Car c’est à ce moment précis que contestation populaire, mouvements de droits civiques et mécontentement général font rage dans une Amérique où la pauvreté divise la société.

La mort, la misère et le racisme, devenus les sujets de prédilection de l’artiste se matérialisent dans des sculptures violentes et d’un hyper-réalisme à couper le souffle, comme ces œuvres mettant en scène des sans-abris dormant à même le sol, un bébé mort jeté dans une poubelle ou des scènes de mise à tabac policière lors d’émeutes raciales. Profondément perturbant.

 

Aux antipodes du Musée Grévin

C’est à partir des années septante que commence sa fascination pour les gens ordinaires. Ouvriers, petits vieux, touristes, cow boys, peintres en bâtiment ou fermiers ne sont pas les favoris de l’artiste par hasard. Si le thème semble bien plus léger, Duane Hanson ne perd en rien de son esprit critique. Ici ce sont les « américains moyens » qu’il immortalise, ceux pour qui « la société ne fait rien » disait-il. Pas de success story ou de sourire ultra-bright, mais des gens aux physiques banals, aux regards baissés et désabusés, ceux qui n’ont pas pu accéder à l’« American Dream ». Techniquement, Hanson est à l’apogée de son art. Le rendu est si puissant qu’il provoque un sentiment de malaise. Il faut y réfléchir à deux fois avant d’oser s’approcher d’eux et finalement les observer indécemment sous toutes les coutures. Loin de toute caricature, Duane Hanson capture avec un réalisme virtuose mais aussi une immense empathie, ceux qu’il appelait « les invisibles ». Une passion qui lui coûtera la vie, emporté en 1996 par un cancer provoqué par la surexposition à la fibre de verre et les résines. Un artiste et une exposition hors normes.

( article datant de 2014)

« Duane Hanson », Musée communal d’Ixelles, 71 rue Jean Van Volsem, 1050 Bruxelles. Jusqu’au 25 mai.

 

 

 

Quinze minutes dans l’âme d’Ali Cherri

6 Avr

 

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@afac grantees

« Comment traduire l’expérience de la guerre ? ». C’est la question que s’est posée l’artiste libanais Ali Cherri en 2005 lors de la réalisation de sa première vidéo « Un Cercle autour du soleil ».

C’est en 1976 qu’il voit le jour à Beyrouth, tout juste un an après le début de la guerre avec laquelle il devra s’accommoder quinze ans durant. Dans cette ville devenue hostile, dangereuse il ne lui sera pas permis de s’y balader, de courir, de jouer. Jusqu’à son adolescence, Beyrouth lui sera quasiment interdite. C’est calfeutré dans sa chambre qu’il va dès lors se l’inventer, se la façonner à sa propre image.

Ville fantôme

« Un Cercle autour du soleil » dépeint durant quinze minutes une ville qui passe de l’obscurité de la nuit à la lumière du jour, une ville composée d’immeubles en ruine et dépourvue d’habitants. Cette ville fantôme c’est celle d’Ali Cherri, celle qu’il s’est inlassablement imaginé, celle avec qui son corps ne semble plus faire qu’un. Ce corps qu’il décrit « en ruine ». C’est avec pudeur qu’il semble nous livrer ses tourments à travers des images filmées en de longs plans verticaux glissant douloureusement du haut vers le bas, comme une forme de lente agonie. Sur ces images de ruines, témoins de la mémoire du désastre viennent se poser la voix d’Ali Cherri. Une voix belle et grave, puissante et fébrile racontant non pas son histoire, mais ses sensations d’alors, sensations libérées par la parole avec une férocité poétique. Des mots, ses maux qui résonnent avec violence  sans jamais tomber dans le pathos.

« Comment traduire l’expérience de la guerre quand les images sont tellement saturées qu’elles ne racontent plus rien ? » s’interroge Ali Cherri qui avoue avoir pu faire ce film quinze ans après la fin du conflit pour avoir le recul  nécessaire. «  Les média cherchent à nous dire “comment c’est vraiment“ mais la guerre est impossible à décrire »

Il faut, revoir,  voir et vivre pleinement « Un Cercle autour du soleil » pour réaliser la force d’inventivité de ce talentueux vidéaste qui cherche sans cesse à nous faire ressentir l’indescriptible. Regarder une œuvre d’Ali Cherri c’est prendre le risque sublime de vivre une expérience sensorielle inédite, celle de toucher du bout des doigts la beauté de l’âme de ce grand artiste.

Trailer: Un Cercle autour du soleil, Ali Cherri, 2005 – DV, Color, 15min, Stereo, English 

https://vimeo.com/6167015 5

Site d’Ali Cherri

https://www.alicherri.com

 

 

 

 

 

12 artistes contemporains iraniens exposés au CAB (Contemporary Art Brussels).

11 Mai
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Fig.1 Chohreh Feyzdjou, Série E ( 1977-1993), FNAC 02-938, Courtesy of CNAP, France

Bruxelles serait-elle la ville européenne à apprécier le plus l’art contemporain iranien ? Moins de trois mois après le succès d’Unexposed réunissant les œuvres inédites d’artistes iraniennes à Tour & Taxi, puis au Parlement Européen, c’est au tour du CAB (Contemporary Art Brussels) de présenter son exposition vedette au titre très énigmatique : Le Pli : absence, disparition et perte de mémoire dans les travaux de 12 artistes iraniens“*.

Ce projet est le fruit d’une dynamique collaboration belgo-iranienne entre Michel Dewilde, historien de l’art et Azar Mahmoudian, critique d’art et spécialisée en philosophie. Pour les commissaires d’exposition, il était capital de montrer les différentes formes de Modernité présents dans les travaux d’artistes iraniens aux univers éloignés les uns des autres. De ce fait, ils ont volontairement sélectionné des artistes de toutes générations et milieux sociaux confondus. Azar Mahmoudian précise que “ces artistes ont été sélectionnés pour leur individualité propre“ et ce de rajouter qu’“ils n’appartiennent ni à un courant artistique spécifique ni à un quelconque mouvement politique. Critère pourtant souvent attendu par la scène internationale“ déplorera-t-elle. Prendre le parti de ne pas répondre aux attentes d’un public occidental peut-être trop habitué aux stéréotypes liés à l’Iran ? Le pari est audacieux.

L'entrée de l'exposition, View of the exhibition The Fold, photo's Courtesy CAB

L’entrée de l’exposition, View of the exhibition The Fold, photo’s Courtesy CAB

Au travers d’installations, de films-documentaires, de photos ou vidéo expérimentale, l’exposition aborde les thèmes de l’absence, la disparition, la perte de soi ou encore l’amnésie collective mais avec comme leitmotiv le concept du pli. Inspirée par le philosophe français Gilles Deleuze  et de son ouvrage “ Le Pli“ (1988), Azar Mahmoudian explique que “dans la structure du pli il y a des choses qu’on ne discerne pas bien, de l’incertitude, mais aussi des éléments de réciprocité tels que le visible-invisible, la tradition-modernité, l’occident-orient, l’éternel-éphémère“. Si ce sont des notions qui à la base s’opposent, le pli annule la dualité pour ne former plus qu’un. 

Focus sur six artistes représentés 

Disparition de soi

Dans les travaux de la géniale et regrettée Chohreh Feyzdjou (Téhéran 1955 – Paris 1996), art et vie sont intimement liés. Née à Téhéran dans une famille juive qui a changé son nom de Cohen pour celui de Feyzdjou, elle suit d’abord sa scolarité dans une école musulmane puis dans un lycée juif. Quand elle part à Paris pour étudier les Beaux-Arts, son nom de famille jugé “imprononçable“ devient l’objet de moquerie de ses camarades. Dans sa quête permanente d’identité, la jeune femme s’essaye à quelques expériences religieuses allant du judaïsme orthodoxe au mysticisme soufi, mais de ces périodes elle garde un sentiment désagréable de dépossession. A la mort de son père en 1988, l’artiste introduit sa couleur de fabrique, un noir unique et magnifique avec lequel commence sa “production“ noire. Elle prend d’abord la décision de noircir – partiellement ou en totalité- toutes ses créations antérieures (peintures, dessins, objets) au brou de noix ou à la poudre de carbone. Ensuite, elle choisit de les inventorier, les sceller, les enfermer, les cacher en y apposant à chaque fois un label mauve sur lequel est inscrit “ Product of Chohreh“ ( fig.3). Ce sont quatre travaux de cette série que l’on peut découvrir ici. Au centre de la pièce trône une installation puissante ( fig.1), presque douloureuse , où des toiles noircies par l’artiste – originellement colorés d’animaux hybride, de fleurs ou de scènes de cirque- pendent sans vie, démunies de leur cadre. Plus loin, d’autres toiles sont soigneusement enroulées rendant leur contenu invisible et laissant le visiteur en proie à son imagination. Enfin des caissons noirs ( fig. 2), simplement entrouverts, révèlent une masse de fils noirs entremêlés nous rappelant tristement la longue chevelure noire et bouclée de la peintre iranienne. En noircissant et en enfermant sa production, l’artiste qui se savait atteinte d’une maladie génétique semble s’effacer elle-même. Chohreh Feyzdjou meurt à l’âge de 41 ans laissant derrière elle une œuvre puissante, frappée des stigmates d’une vie intérieure tourmentée.

Chohreh Feyzdjou detail

Fig. 3 Chohreh Feyzdjou, detail

Chohreh Feyzdjou, détail

Fig. 2 Chohreh Feyzdjou, détail “ Product of Chohreh Feyzdjouh

 

Disparition de l’autre

Dans “The Time of Butterflies“ ( fig.4 et 5) –spécialement conçu pour le CAB- des papillons aux couleurs douces et rassurantes viennent envahir les murs. De loin un véritable conte de fée aux motifs ornementaux rappelant l’Orient, de près le scénario est tout autre. Dans chaque pli de ses insectes se trouvent des scènes sanglantes de tueries, de combats ou d’emprisonnement. Dans ses œuvres, Parastou Forouhar exprime un traumatisme survenu à la fin des années 90 quand ses parents, activistes politiques, ont été sauvagement assassinés. Depuis, dans toutes ses créations l’horreur vient se mêler sans complexe à la beauté. L’absence et la disparition violente d’êtres chers ont conduit l’artiste à dénoncer dans ses œuvres l’injustice et la situation politique de son pays mais aussi à lutter contre l’oubli d’un événement tragique en rendant au passage un poignant hommage à sa mère prénommée “Parvaneh“ – papillon en persan…

Parastou Forouhar, The Time of the Butterfles, 2013, Wallpaper. View of the exhibition The Fold, photo's Courtesy CAB

Fig.4 Parastou Forouhar, The Time of the Butterfles, 2013, Wallpaper. View of the exhibition The Fold, photo’s Courtesy CAB

Parastou Forouhar, The Time of Butterflies, detail

Fig. 5 Parastou Forouhar, The Time of Butterflies, détail

Disparition des autres et Amnésie Collective

Arash Hanaei (Téhéran, 1978) est certainement l’une des découvertes artistiques de cette exposition. Graphiste et photographe de formation, l’artiste se concentre plus récemment sur le dessin numérique. Dans ses travaux, la démarche est toujours réfléchie, la réflexion intéressante et le sarcasme toujours présent dans l’évocation des paradoxes de la société. En puisant ses sources dans les médias traditionnels ou internet, Arash Hanaei s’amuse à contourner et à manipuler les images afin de raconter une histoire. “Behesht-e Zahra“ ( fig.6) – spécialement conçu pour le CAB –représente la section du plus grand cimetière d’Iran où sont enterrés les martyrs, morts pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Il est de coutume que sur leurs tombes soient exposées des affaires leur ayant appartenu telles que des photos de saints, de leader islamiques ou des slogans religieux. Dans ce travail, Arash Hanaei illustre des cadres de photos vides, démunis d’images. Où sont passés les visages de ces jeunes disparus trop tôt au nom d’une guerre? Homayoun Sirizi, l’un des artistes présent raconte que bien qu’il y ait eu selon les statistiques officielles plus d’un million de morts durant la guerre, ce triste nombre n’aurait jamais été pris en compte lors du recensement de la population. La raison d’une telle incongruité ? Une croyance religieuse selon laquelle les martyrs sont considérés comme immortels. L’ironie du sort veut que si les martyrs sont éternels, leurs photos ne résistent pas aux ravages du temps, lentement désintégrées avant de complètement disparaître. “Les images nostalgiques et familières se sont transformées en de simples coquilles vides“ conclura l’artiste.

Arash Hanaei, Behesht-e Zahra, 2013, Diasec Print, 250 x 88 x 3,3cm

Fig.6 Arash Hanaei, Behesht-e Zahra, 2013, Diasec Print, 250 x 88 x 3,3cm, Courtesy of the artist.

Véritable ovni artistique, “Keep right“- une commande du CAB-  du très talentueux Homayoun Sirizi (Kerman, 1981) est de loin l’installation la plus originale et la plus inattendue de cette exposition. Si vous vous demandez ce que sont ces bruits sourds et irréguliers de martèlement qui vous suivent tout au long de votre visite et bien c’est que vous avez trouvé l’oeuvre de l’artiste. Vous ne la voyez pas ? C’est normal il s’agit d’une installation très minimaliste puisque invisible mais sonore. Les coups répétés constituent un langage codé proche du morse, et utilisé dans les prisons par les détenus. L’artiste veut dans un premier temps suggérer que des prisonniers se trouvent derrière les murs et tentent de rentrer en communication avec nous. Par ce moyen Homayoun Sirizi désire faire comprendre que si un détenu tente d’établir un lien avec nous c’est parce que nous sommes à notre tour dans une prison. Dans un deuxième temps, et principalement, le jeune homme fait référence à un événement survenu en juillet 1988, un mois après la fin de la guerre Iran-Irak, quand plus de cinq mille prisonniers gauchistes furent massacrés dans le silence le plus total de la communauté internationale. Le mystère demeure encore aujourd’hui – pourquoi les Droits de l’Homme et les autres organisations n’ont pas fait acte de cette tragédie ? C’est cette amnésie collective que dénonce ici l’artiste. Son œuvre met à la disposition des visiteurs des codex (fig.7) afin qu’ils puissent décrypter le message que le prisonnier veut leur faire passer. Triste est de constater que les personnes présentes préfèrent boire leur coupe de champagne plutôt qu’essayer de le décoder. “ C’est parce que les gens ignorent une seconde fois cette tragédie que ma démarche ici est réussi : mon travail représente l’ignorance“.

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Fig.7 codex

A visitor listening to Homayoun Sirizi sound installation

A visitor listening to Homayoun Sirizi sound installation


Le pli: Réciprocité et incertitude

Dans les plis des folioscopes (fig. 8 et 9) suspendus de la talentueuse artiste conceptuelle Shirin Sabahi (Téhéran, 1984), se cache un message.. ou plutôt deux. On y découvre un homme qui exprime par le langage des signes : “ I“, “ Love“, et “Man“. Selon la manière dont le livre est tenu entre les mains et les pages sont tournées, le personnage signe soit “Man I Love“ soit “Man Loves I“. L’artiste s’est ici inspirée d’une performance chorégraphique dans le langage des signes de Lutz Förster sur une chanson “The man I love“ des Gershwin Brothers.  «C’est la corrélation entre les différents éléments de la performance qui m’a d’abord interpellé, la combinaison entre le mouvement, le silence, la musique, la danse“  précise la jeune femme. En créant son folioscope, Shirin joue aussi au jeu du hasard  « il (elle) m’aime, il (elle) ne m’aime pas, il (elle) m’aime »,  “exprimant à la fois l’incertitude et la réciprocité des sentiments“, ajoutera-t-elle.

Shirin Sabahi,  ... Man I Love...& MAybe...Man Loves I...&Maybe... Man I Love, 2012, Flip-book, riso print, B&W, paperback, glue bound, 10.5 x 7.5 cm, Courtesy of the artist.

Fig. 8 Shirin Sabahi, … Man I Love…& MAybe…Man Loves I…&Maybe… Man I Love, 2012, Flip-book, riso print, B&W, paperback, glue bound, 10.5 x 7.5 cm, Courtesy of the artist.

Shirin Sabahi, détail

Fig. 9 Shirin Sabahi, détail

Artiste de renommée internationale, Monir Shahroudy Farmanfarmaian  (Qazvin, 1924) occupe, comme l’explique Michel Dewilde, “un rôle clé dans l’histoire de l’art moderne et contemporain en Iran mais aussi bien au delà“.  C’est dans les années 60 que l’artiste met en place “ un dialogue inédit entre les motifs locaux iraniens et une interprétation personnelle des formes de l’art moderne occidental“ raconte le commissaire d’exposition. Dans “Zahra“ ( fig.10) Le miroir est alors métamorphosé, plié, fragmenté en formes géométriques déstructurées où le regardeur ne distingue plus qu’un vague reflet de sa silhouette comme presque absorbé. Mais ainsi déformé, la provenance originelle du miroir devient aussi incertaine. D’Orient ou d’Occident ? On ne sait plus.

Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

Fig. 10 Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Zahra, 2009, Mirror mosaic and reverse glass painting, 185 x 135 cm

En somme une exposition intelligente au delà des clichés qui révèle la modernité, la diversité et la créativité de la scène contemporaine iranienne.  A ne pas rater!

CAB, le centre d’art contemporain qui ose !

 Le projet de ce centre d’art contemporain -à mi chemin entre une galerie et une institution- a vu le jour sous l’impulsion d’un sympathique homme d’affaire belge passionné d’art. Anciennement entrepôt d’une industrie de charbonnage, le magnifique espace privé de 650m2 -inauguré en 2012- accueille deux expositions par an.

La volonté artistique affichée est ambitieuse et différente de ce qui existe actuellement à Bruxelles : “Le CAB vise d’abord à donner une visibilité internationale à des artistes absents des musées et galeries“ explique Eléonore de Sadeleer, directrice du CAB et précisera-t-elle de ““de favoriser l’échange et la rencontre entre des artistes de pays émergeant et du public belge“.

Après la dernière très belle exposition consacrée aux artistes de Sao Paulo, le CAB a choisi de faire découvrir en 2013 l’Iran, “un pays très riche historiquement où nous avons découvert au fil de nos échanges une scène artistique à la fois très active et passionnante“.

Informations Pratiques:  The Fold : Absence, disappearance and loss of memory in the work of 12 Iranian artists, jusqu’au 15 juin 2013 . CAB Art Centre, 32-34 rue Borrens, 1050 Bruxelles, Belgique. Les artistes: Ahmad Aali, Reza Abdoh, Chohreh Feyzdjou, Parastou Forouhar, Barbad Golshiri, Arash Hanaei, Homayoun Sirizi, Shirin Sabahi, Baktash Sarang Javanbakht, Mani Mazinani, Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Kamran Shirdel.

Remerciements: Merci infiniment à Eléonore de Sadeleer, Azar Mahmoudian,  Homayoun Sirizi, Arash Hanaei et Shirin Sabahi d’avoir accordé de leur précieux   temps à artbruxelles.

Enfin un grand merci à mon photographe Djoudjé et à mon traducteur Arya O.

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