« Chante avec moi »: l’épreuve du deuil d’Afsaneh Noori

22 Mar

« Chante avec moi » raconte l’impossibilité du deuil quand l’être aimé vous est arraché soudainement, sans préavis. C’était à Bozar ce dimanche 18 mars dans une salle comble.

Photo-Janet

@DR/GR

Elle, c’est Janet. Janet Avanesian. L’histoire qu’elle raconte n’est pas la sienne. C’est celle de sa compatriote Afsaneh Noori la metteuse en scène iranienne de cette pièce de théâtre. Afsaneh ne peut pas être sur scène, ne peut pas manipuler les objets qui ont appartenus à son père défunt, ne peut pas raconter sa propre histoire. Elle en est émotionnellement incapable. Alors sa douleur, sa colère, son inestimable amour, ses souvenirs heureux elle les a précieusement confiés à l’épatante et troublante comédienne iranienne.

Dans la peau d’Afsaneh 

Gamine, elle raconte la complicité qu’elle a avec son père « Papa est content, je cours, on rit, on joue »; la passion de cet alpiniste professionnel, pour la montagne, les randonnées, la nature « Papa m’a toujours dit de ne jamais s’approcher d’un glacier car sa glace n’est pas solide ».  Adulte, elle décrit avec joie ce père qui danse, qui chante, qui la réconforte, qui la fait rire. Mais un jour le téléphone sonne à Bruxelles. C’est Téhéran c’est Maman. « Sa voix est nouée » l’inquiétude s’empare d’Afsaneh mais sa mère la rassure « c’est rien, un de ses nouveaux virus que tout le monde attrape, ta sœur l’as aussi ». Amin, le mari d’Afsaneh se met aussi à agir étrangement après un coup de fil reçu plus tôt dans la journée.  Il est agité, nerveux mais ne dit mot. Le soir il ne tient plus et lui avoue  » ton père a fait une crise cardiaque, il est à l’hôpital. ». Malgré le choc, la jeune femme garde espoir d’une guérison « mon père est sportif, il va s’en sortir » se convainc-t-elle. Elle prie durant trois jours à la demande sa mère jusqu’à ce que celle-ci lui annonce le décès de son père « la mort est pour tout le monde ma fille ». Enceinte de sept mois, Afsaneh ne pourra pas se rendre à Téhéran pour assister à l’enterrement de son père.

Comment faire son deuil quand on ne peut pas dire au revoir ? Après les funérailles, sa sœur lui avoue la terrible vérité : « Papa n’est pas mort d’une crise cardiaque, il était dans la montagne, il a fait une chute. ». Comment faire son deuil quand tout n’est que mensonge? Pendant trois jours Afsaneh prie pour son père qu’elle croit vivant. « Il était avec son groupe d’alpiniste, il a voulu aller sur un glacier ». Comment faire son deuil pour « une mort aussi stupide »? Un glacier ? « On avait pas dit PAPA de ne JAMAIS s’approcher d’un glacier ! ». Comment faire son deuil quand la colère ne vous quitte pas ? Afsaneh lit tout ce qu’elle trouve sur Internet concernant la mort de son père. « Papa est resté 8h vivant sous une cascade glacée avec une rupture des poumons ». Est-ce que l’action de  » faire son deuil » est-il vraiment réalisable? Deux ans après la tragédie Afsaneh avouera qu’il se peut que « la blessure s’estompe mais elle s’est « sédimentée » pour toujours quelque part au fond de moi‘.

Climax

C’est sur une scène dépouillée avec pour seul décor deux chaises blanches et les affaires de randonnées du défunt alpiniste, qu’Afsaneh Noori ne cesse de nous surprendre par le biais d’inventions scéniques étonnantes et détonantes. Mais la metteuse en scène ne se contente pas de nous raconter son propre chagrin, sur un écran défilent les témoignages de personnes d’âges et de cultures différentes décrivant leur propre expérience personnelle face à la disparition brutale d’un proche. Et puis comment ne pas parler de la scène de fin magistralement douloureuse, où Janet (extraordinaire dans sa performance !)  recrée la mort du père d’Afsaneh au son déchirant de cette terrible question  « A QUOI ÇA RESSEMBLE LA MORT PAPA ? »

« Chante avec moi », c’est l’histoire de l’impossibilité d’un deuil certes. Mais c’est bien plus que ça. C’est l’amour d’une fille pour son père, d’une fille en colère contre lui, contre son imprudence qui lui sera fatale. Dans sa fureur d’écrire, de raconter, Afsaneh Noori exorcise sans aucun doute cette douleur inconsolable, dans laquelle elle semble être restée en apesanteur, coincée entre ciel et terre. Mais ce qu’elle nous offre ici est avant tout un poignant témoignage d’amour, un hommage bouleversant à ce père adoré disparu sans crier gare. Une pièce coup-de-poing qui vous laissera K.O.

 

 

« Chante avec moi », d’Afsaneh Noori, Bozar, dimanche 18 mars, 17h.

Afsaneh Noori texte, mise en scène – Janet Avanesian comédienne – Haleh Chinikar assistant(e) – Mohammadamin Zamani technique – Rodrigue Nardone musique

 

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