Cinq photographes iraniens en Normandie

8 Mar

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La photographie iranienne vue de l’intérieur ? C’est ce que propose la très belle exposition “Un air nouveau“ (Havâye Tâze en persan) à la Maison des Arts d’Evreux qui rassemble les trente travaux de cinq artistes iraniens.

C’est sous l’impulsion de Brigitte Brulois, conférencière aux Palais des Beaux-Arts de Lille et artiste plasticienne que le projet est né. Le choix de l’Iran n’a rien d’étonnant quand on sait l’attirance de la commissaire d’exposition pour la langue et la culture iranienne, la connaissance du pays à travers plusieurs voyages, et le fait d’avoir rencontré personnellement tous les artistes (à l’exception de Navid Reyhani).

Brigitte Brulois souhaitait d’abord “ montrer une vision actuelle“ de l’Iran, “ une vision pas très souvent joyeuse“ déplorera-t-elle. Il lui était donc indispensable de présenter les travaux d’artistes résidant et travaillant dans le pays. Il était aussi délibéré de ne pas articuler l’exposition autour d’un thème et ce afin de donner une vision panoramique de la scène artistique iranienne. Enfin, on dénote la volonté   de la commissaire d’exposition de présenter le travail de femmes photographes dénonçant  la condition féminine iranienne et les injustices sociales.

Le ton est donné et les œuvres engagées. Comment dans un pays où la liberté d’expression est souvent malmenée, ces artistes arrivent à transmettre le malaise d’une génération coincée entre le poids des traditions et le désir de modernité ? Comme l’expliquait Anahita Ghabaian Etehadieh, directrice de la célèbre Silk Road Gallery à Téhéran, lors d’un entretien à RFI, “ la photographie n’est pas un jeu pour les artistes iraniens“ car les sujets sont rarement neutres ou désengagés. Pour pouvoir alors s’exprimer ou dénoncer les préjudices, l’artiste doit être capable de contourner les interdits à l’aide de métaphores, sous peine d’être censuré.

Décryptage.

La condition de la femme

Dans sa sublime série en noir et blanc, “Miss Butterfly“ ( fig. 1, 2 & 3), réalisée en 2011, Shadi Ghadirian (née en 1974), figure majeure de la photographie iranienne, montre une femme qui tisse patiemment une gigantesque toile d’araignée dans les différentes pièces de son appartement. La singularité de la mise en scène a été inspirée par la pièce de théâtre Shaparak Khanum écrite par le célèbre dramaturge iranien Bijan Mofid, racontant l’histoire d’un papillon prisonnier d’une toile d’araignée. En reprenant ce conte, la photographe remplace le papillon par une femme captive de son domicile. Si la vulnérabilité et l’isolement de la femme au sein de la société iranienne sont au coeur  de cette série, l’artiste incorpore dans chaque cliché des sources de lumières, symboles d’espoir et de changement. Dans ces photos, Shadi Ghadirian réussit à concilier l’esthétique à la transmission subtile d’un message.

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fig.1

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fig.2

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fig.3

 Chez Katayoun Karami (née en 1967), la dénonciation de la condition féminine est plus frontale. Adepte de l’auto-portrait, l’artiste se met en scène dans la série “Censorship“ datée de  2004. Elle aborde les problèmes identitaires tels que l’importance d’exister dans une société “dont l’apparence physique [des femmes] doit être niée publiquement“. Ainsi le nombre inscrit sur la plaque d’immatriculation d’un prisonnier  lui donne “la preuve de [son] existence“ ( fig.4). La femme-puzzle ( fig.5) évoque l’identité de la femme “divisée en plusieurs pièces dont la singularité détruite devient un jouet à ne pas trop prendre au sérieux“. Enfin en se recouvrant d’un drap plastique blanc rappelant “le blanc sacré du linceul destiné à effacer les crimes et le sang des blessures“ ( fig.6), Katayoun Karami dénonce l’hypocrisie des “ gardiens de la morale“ et des injustices faites aux femmes.

photo-by-Katayoun-Karami

fig.4

fig.5

fig.6

La ville

A travers la série “ L’inverse de la ville“ ( fig. 7 & 8), Hamid Ghodrati (né en 1985) montre la ville de Téhéran illuminée mais complètement désertée. Avec ces photographies retravaillées, le photographe semble nous montrer que la vie à l’extérieur n’a pas lieu. Où sont passés les gens ?  Peut-être chez eux, la où ils sont à l’abri des contraintes et des interdits.

fig.7

fig.8

Simulacre et profusion d’images

Avec “Simulation“ ( fig.9 & 10), une série assez intrigante, Mehrdad Asgari Tari (né en 1972) semble explorer plusieurs thèmes à la fois : les multiples facettes des individus “qui acceptent l’aspect multilatéral de leur condition“ tout en attendant le changement  mais aussi une réflexion sur la photographie numérique et son abondance d’images qui, comme l’explique Brigitte Brulois, “masque et dénature la réalité en la remplaçant par des simulacres“.

fig.9

fig.10

La liberté inaccessible

Navid Reyhani (né en 1985) est incontestablement la découverte de l’exposition. Dans sa série noir et blanc intitulée “ Corridor“ ( fig.11, 12 & 13), le jeune photographe  “a construit un corridor vide en ciment où on n’entend le pas d’aucun voisin, où on sent seulement le parfum familier de [ses] rêves qui tournent des quatre côtés“. Une mise en scène dépouillée, quelques objets de la vie courante et un couloir sans issue suffisent à démontrer l’absence de liberté dans une atmosphère à la fois poétique et oppressante.

fig.11

fig.13

Armés de ténacité et d’imagination, ces cinq photographes iraniens nous transmettent leur vision d’un pays en ébullition tout en nous laissant au passage une belle leçon de courage et d’espoir.

Remerciements: Merci infiniment à Brigitte Brulois de m’avoir si gentiment accordé une interview et de m’avoir autorisé  la reproduction des photos sur artbruxelles. Merci également à Fabienne Dupont de la Maison des Arts de sa précieuse aide.

Merci à l’association âbe ravân (aabe.ravaan@gmail.com/ http://www.aaberavaan.com), la Ville d’Evreux et à la Scène Nationale Évreux Louviers qui ont permis à cette d’exposition d’avoir lieu.

Infos Pratiques: 

Maison des Arts Solange-Baudoux, Place du Général de Gaulle, 27000 Evreux.

Exposition “ Une air nouveau/ Havâye Tâze“ ouverte du 11 janvier au 9 mars 2013. Entrée libre
 Mardi, jeudi et vendredi 10h-12h, 14h-18h.

« Je valide l’inscription de ce blog au service Paperblog sous le pseudo artbruxelles »

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2 Réponses to “Cinq photographes iraniens en Normandie”

  1. Nadra Sarah mars 9, 2013 à 2:14 #

    Photos magnifiques … Traces éternelles, reflet inébranlable et une arme infaillible … Très bel article

    • wycart mars 9, 2013 à 10:33 #

      L’art de concilier l’esthétique à la transmission d’un message…Commissariat visionnaire et pertinente sélection.
      Quand aurions-nous le plaisir de voir l’exposition en Belgique?

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