« I comme Iran » la merveilleuse invention poétique de Sanaz Azari

5 Sep

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Dans I comme Iran, deux protagonistes conversent en persan dans ce qui ressemble à une salle de classe. L’un est professeur, il s’apprête à enseigner la « belle langue du farsi » à son l’élève qui n’est d’autre que la talentueuse réalisatrice belge d’origine iranienne Sanaz Azari endossant son propre rôle.

Lui est magnétique. Debout devant le tableau noir, il trace à la craie blanche les lettres de l’alphabet qu’il associe à un mot. Le mot devient prétexte à une anecdote politique (l’impact de Khomeiny), économique (onze millions de chômeurs), nostalgique ( la désillusion de la Révolution islamique). Et puis, d’un coup d’éponge la craie disparait à l’image de la mémoire que l’on désire effacer.

Elle, on ne verra jamais son visage. Juste sa main qui écrit, hésitant, raturant, effaçant les mots sur un manuel d’iranien illustré d’images naïves d’un père, d’un enfant, d’un morceau de pain, d’une rivière. D’elle, on entendra sa voix. Grave et envoûtante, elle dialogue avec son professeur dans cette langue qu’elle écorche, qu’elle ne maitrise pas.

 

 

 

Si l’histoire politique du pays défile en toile de fond, I comme Iran propose en plus une dimension infiniment poétique. Le dialogue est interrompu par les images du manuel qui défilent sous nos yeux accompagné d’un mot prononcé par l’élève. Une construction visuelle poétique dans l’esprit du Haïku. En même temps, les images de ce manuel datant de la Révolution deviennent de plus en plus pixélisées, jusqu’à en devenir complètement abstraites. Peut-être à l’image de l’Iran de ce professeur qui ne reconnaît plus son pays natal ou de l’élève qui semble à la fois si proche et si loin de ses origines.

Dans ce huit-clos, il y aussi et surtout la performance de Sanaz Azari qui ose montrer ses failles, mais aussi l’immense courage d’apprendre ce qu’elle aurait du acquérir dès la naissance.  Elle ne pense pas dans la langue de sa mère, elle est « une maison sans toit ». Un apprentissage fragile, intime qui fait écho aux accidents du passé, à l’exil et à la transhumance.

A la fois extrêmement émouvant et innovant, I comme Iran se regarde comme une merveilleuse oeuvre d’art qui aurait enfanté d’un documentaire politique. A ne rater sous aucun prétexte.

 

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« Another Time » : un drame iranien de Nahid Hassanzadeh

4 Mai

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Elle, c’est Somayeh, une jeune iranienne de dix-sept ans.  Elle vient d’accoucher d’un bébé né hors mariage. C’est seule, qu’elle rentre de l’hôpital le nourrisson dans les bras.

Lui, c’est Ghadir, son père. Après avoir purgé un an de prison, il est sur le point de retrouver femme et enfants et de découvrir « la terrible » nouvelle.

  « Qu’as-tu fait Somayeh ! Ton père va tous nous tuer ! »

Il ne faudra que quelques minutes pour que la violence s’invite sous les coups et les hurlements enragés du père sur sa fille.

Privée de son enfant, arraché des mains par sa mère, Somayeh est enfermée dans une pièce insalubre, impuissante et abandonnée de tous.

Si l’on pense que le film raconte l’histoire de la jeune fille, l’on se trompe. Car ici, c’est du père qu’il s’agit. De la honte qui s’est abattue sur lui.

 « Tu nous as tous déshonorés ! »

Dans ce quartier pauvre des environs de Téhéran où les familles se connaissent toutes, plusieurs « chefs de tribus » viennent sermonner le père, à leur yeux, fautif par sa longue absence.

« On jase dans le voisinage. Débarrasse toi de cette honte. »

« Tu devais la donner à l’un des nôtres ! »

« Quand une dent bouge, il faut l’arracher. »

Une communauté « d’honneur » où l’on préfère voir sa fille morte, plutôt que de subir les foudres du qu’en- dira-t-on.

«  Somayeh, je désire tant ta mort pour être tranquille. »

Et puis, il y a ces montagnes, froides, majestueuses et inquiétantes, omniprésentes dans le film. Elles observent, silencieuses, la tragédie qui se joue devant elles.

 A mi-chemin entre le drame familial et le thriller, la jeune réalisatrice nous plonge dans un univers aussi angoissant qu’humaniste, car elle montre aussi la tendresse d’un père pour sa fille, un père asphyxié par le poids de traditions archaïques.

Un film choc qui remue les tripes.

« Another Time », de Nahid Hassanzadeh.

Quelques mots de la productrice Fery Malek-Maldini au Parlement Bruxellois le 20 mars 2017

 » Ce film a été très difficile à produire. Il y a un code islamique en Iran très strict à suivre.  L’histoire raconte une relation illicite ( un enfant né hors mariage), ce qui est « islamiquement incorrecte ». Après avoir rencontré plusieurs déboires, nous avons finalement reçu l’autorisation de montrer le film à l’étranger uniquement. Le film a été inspiré par les différents récits qu’a recueillis Nahid Hassanzadeh ( NB: la réalisatrice), lorsqu’elle travaillait en tant que sage-femme dans les quartiers pauvres de Téhéran.  »

Titre Original : Zamani Digar

Genre : Drama Fiction / Social
Running Time : 82 min
Version Original: Farsi
Année : 2016
Producer : Art Cantara/Fery Malek-Madani & Nahid Hassanzadeh

Festivals et récompenses: 

  •  primé « meilleur film de la section films de femme au festival international de Kolkotta en Inde ». C’est le prix le plus élevé au monde récompensant un film réalisé par une femme.
  • 40th São Paulo IFF –  from 20th October  to 2nd November 2016 in São Paulo, Brazil,in  the New Filmmakers Competition section
  • 24th Raindance Film Festival  in the main competition section in London’s West End from September 21st – October 2nd, 2016
  • 22ndKolkata IFF to be held from 11-18 November 2016.Official Competition Section-WOMEN DIRECTORS’ FILMS. Winner of GOLDEN ROYAL BENGAL TIGER AWARDS FOR BEST FILM
  • 65th International Filmfestival Mannheim-Heidelberg.4 to 19 November 2016. Winner of THE BEST ACTOR AWARD
  • 29TH Exground Film Festival- 11-20 NOV. Germany
  • 5th Festival Cinéma(s) d’Iran – Paris – France . 14th 0 2- th June 2017 – Nouvel Odeon
  •  22nd Palm Beach International Film Festival,March 29 to April 2nd.
  • 18th annual Newport Beach Film Festival taking place April 20th-27th, 2017
  • 14th Seoul International Agape Film Festival in Seoul, Korea – 10-15 May  2017

Sachli Gholamalizad: Le nouveau visage du théâtre contemporain

9 Mar

C’est un récit féroce, sans concession mais aussi d’une immense pudeur que dévoile la sublime actrice iranienne Sachli Gholamalizad dans son bouleversant spectacle autobiographique « A reason to talk ».

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Sachli Gholamalizad, copyright Charlie De Keersmaecker

La trame? L’histoire d’une famille iranienne quittant son pays à la fin des années quatre-vingt ? Plus précisément, celle d’une mère, accompagnée de sa fille de cinq ans et de son fils à peine adolescent, traversant la Turquie et l’Europe à l’aide d’un passeur pour s’arrêter et s’installer – un peu par hasard d’ailleurs-  en Belgique ? Non, pas tout à fait. Car cette histoire de migration sert de toile de fond, elle est le préambule à la véritable histoire : celle de la relation complexe, incomprise, destructrice entre une fille devenue femme et de sa mère déracinée.

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Sachli Gholamalizad, copyright Wim Kempenaers

Pour raconter ce double clash générationnel et culturel, la jeune actrice innove par la multiplicité et la disposition des médiums utilisés. Sur une scène sombre et dépouillée, elle est là, de dos, assise à son bureau faisant face à son ordinateur. Trois écrans sont là. Le premier révèle le visage de la jeune protagoniste, tour à tour en colère, anxieuse, triste, émue. Le second, fait apparaître les mots qu’elle tape frénétiquement sur le clavier ( révélateurs de ses pensées immédiates et intimes, de ses interrogations et de ses angoisses).Le dernier écran, le plus grand, c’est sa mère,  assise face caméra, répondant aux questions de sa fille avide de connaître son passé, son histoire, leur histoire.

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scènefoto, A reason to talk, copyright Lucila Guichon

Car Sachli Gholamalizad ne se souvient pas, elle a  « la tête vide ». Elle cherche la vérité. Par moment, sa mémoire se ravive : « Je me souviens de notre maison, de ma chambre, du bruit des vagues »… « A l’époque tout le monde partait vivre au Canada »… « Même le nom de ma ville a changé. Pahlavi est devenu Anzali mais on continuait à dire Pahlavi ».

Dans cette interview, qui prend parfois des airs d’interrogatoires, la mère ne répond pas clairement. «  Vous avez fui à cause de la Révolution? Dis le clairement Maman ! ». « Oui, non, enfin on a pas fui, on était libre. Ce n’était pas vraiment une fuite, on voulait une vie meilleure pour vous ». La tension est palpable entre les deux femmes. La fille ne veut pas être la mère. Et pourtant, cette dernière apparaît douce et forte, humble et fière, essayant de ne retenir de son passé – leur passé- que les meilleurs souvenirs,  les mauvais étant réservés aux oubliettes. Sous couvert d’un Bonheur façade,  la mère avoue s’être sacrifiée pour ses enfants. Des mots qui pèsent lourds quand il tombe dans l’oreille de sa progéniture. Une mère, qui par ses actions et ses choix, sa pudeur et son silence, semble avoir provoqué chez sa fille une déchirure (irréversible?), une immense culpabilité la conduisant à se construire par opposition.

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scènefoto, A reason to talk, copyright Lucila Guichon

En attendant, Sachli Gholamalizad a du elle aussi, s’adapter à un pays (la Belgique), à une langue (le flamand), à une culture (occidentale), et à l’absence d’un père durant les deux premières années de leur nouvelle vie en territoire inconnue. Elle évoque sa première amie Véronique qui lui apprend ses premiers mots mais qui lui fait surtout l’apprentissage du « manger flamand », une petite révolution pour celle qui avouera détester le riz, ingrédient incontournable de la cuisine iranienne, servi avec grandiloquence à tous les repas.

Et puis, il y aura ce besoin pressant, urgent et vital à l’adolescence d’être « normale ».  Pour occulter sa culture, son physique et son nom de famille « exotiques », elle fera vite l’expérience de l’alcool, du sexe, et de la drogue. Tout simplement pour être comme « les autres ».

Les clichés auxquels elle a été confrontée? C’est avec beaucoup d’humour que la jeune femme les passe en revue: « Ton père est trop cool de ne pas te faire porter le voile »; « Tu pourrais complètement passer pour une israélienne avec un nez pareil ! » ; « J’aimerai tellement adopter un bébé arménien, ils sont tellement mignons !  » Et bien sûr son prénom, Sachli, de nombreuses fois écorché et glorieusement transformé en « sashimi » ou « salami ».

En se mettant à nu devant nous, la troublante et ingénieuse Sachli Gholamalizad avoue avec courage avoir crée ce spectacle « pour se rapprocher de (sa) mère». Une pièce puissante, salvatrice, profondément humaine qui sonne finalement comme une douloureuse déclaration amour.

Trailer: https://vimeo.com/161317798

 » A reason to talk », Sachli Gholamalizad, Théâtre National, Boulevard Emile Jacqmain, 111-115, 1000 Bruxelles. 8 et 9 mars 2017. www.theatrenational.be

Il pensait interviewer la fille cachée du roi Albert

16 Fév
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Delphine, Shut up and Listen, 2015, copyright Delphine Boël, photo Patricia Mathieu

Elle est là, entourée de ses œuvres colorées et ironiques, répondant aux questions d’un journaliste qui marmonne dans sa barbe. Si l’interview semble au départ prendre le chemin logique de questions d’ordre artistique, on sent la bourde arriver.

Elle, grande, élégante, répond d’une voix claire, altière, heureuse de parler de sa rétrospective aux travaux très pop où les mots (omniprésents) semblent devenir les messagers d’une âme blessée (Fuck the truth; You can change the truth but the truth can change you; Dear god make it stop; Blablabla; Pray harder, En end to the agonie; Never give up,  etc.).

Revenons à notre journaliste-détective qui semble ne plus écouter les réponses. Il élabore un plan dans sa tête. Elle, parle de son parcours à la « Chelsea School of Art » de Londres, de ses débuts dans les années nonante, de son travail « puisant dans l’émotionnel». Mais lui, trépigne, se rapprochant de plus en plus d’elle pour lui poser la question qui lui titille fort le bout des orteils. Elle parle avec aplomb de l’une de ses toiles intitulées « The Most Powerful Force in the Universe is Gossip » . La référence ne peut-être plus explicite. Et pourtant il ne tient plus. Les lèvres tremblotantes, il lance : «: « et comment pensez vous que votre père réagira à la décision du tribunal ? »*  Silence de plomb et gêne effroyable dans la salle. Nos oreilles n’y croient pas.  Il a osé Gaston Lagaffe ! Elle, est digne dans sa réponse : « je ne discuterai pas de ce sujet ici et aujourd’hui ». Mais notre enquêteur de choc réitère et insiste  « mais par rapport à  votre père … ?, jusqu’à s’enliser dans les affres de l’humiliation quand un homme vient lui sommer, d’une légère tape sur l’épaule, de changer de sujet.

Oui  Delphine, les vautours étaient bien de sortie aujourd’hui. Notre héros du jour pensait interviewer Delphine Boël, la fille cachée du roi Albert. Mais non, elle n’était pas là aujourd’hui. Celle qui était présente au Musée d’Ixelles pour présenter sa rétrospective « Never give up »,  ce n’était pas la fille par qui le scandale était arrivé, non c’était Delphine. Delphine tout court. Une artiste qui peint, écrit, sculpte, crée des œuvres qui s’inspirent du pop-art des années 60, de l’univers psychédélique, de Niki de Saint Phalles, du mouvement des 70’s « Art and Language »…En somme, une artiste conceptuelle à l’univers inattendu emprunt «  de tristesse joyeuse » que l’on découvre avec ravissement.

*Le 21 février se tiendra une audience entre Delphine Boël, Jacques Boël et Albert II (enfin par ses avocats plutôt), dans le but d’affirmer ou non une reconnaissance d’affiliation. 

« Delphine. Never give up », Musée d’Ixelles, du 16 février au 15 mai 2017. Rue Jean Van Volsen, 71, 1050, Bruxelles. http://www.museedixelles.irisnet.be

Never Give Up - PEP Poem Blackk and White

Delphine, Never Give Up  Poem Black and White

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Delphine, Camouflaged blabla , 2011, copyright Delphine Boël, photo George Coppers

Love Goes Around

Delphine, Love Goes Around, 2016, copyright Delphine Boël, photo Jim O’Hare

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Delphine, The Best Medicine, 2016, copyright Delphine Boël, photo Philippe LeClerck

A Lesson in Life:  Never Give Up

Delphine, Never Give Up-School Notebook, 2015, Delphine Boël, Photo Jim O’Hare

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Delphine, The Most Powerful Force in the Universe is Gossip, 2008, copyright Delphine Boël, photo George Coppers

L’émigration: une odyssée racontée par l’iranien Seyed Kamaleddin Hashemi

2 Fév

 

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copyright Margaux Kolly

 

Qu’est-ce que l’émigration ? Le jeune et talentueux metteur en scène iranien Seyed Kamaleddin Hashemi donne son point de vue avec férocité et mélancolie dans sa pièce  » On which wind will you ride », une puissante fable allégorique et polyphonique.

C’est sur une scène minimaliste plongée dans le noir que se tiennent debout alignés les uns à coté des autres, trois hommes et deux femmes. Immobiles, ils semblent attendre quelque chose, quelqu’un. Le hululement sourd de hiboux, le chant discret de grillons et une brise légère semblent suggérer qu’ils se trouvent dans un bois, une forêt, voire une jungle. Ces trois hommes et deux femmes ne parlent pas normalement. Non, ils chuchotent. Ils s’interpellent, se disputent, se réconfortent, se menacent, oui mais toujours en chuchotant.

Le débit de parole est rapide, excessif, les mots sont soufflés avec espoir et frayeur. Se connaissent-ils ? Oui. Enfin non pas vraiment. D’où vient alors cette connivence, cette familiarité ? « Où est Khosro ? Il était derrière nous.. » murmure la jeune maman afghane drapée dans son long voile qui enveloppe son nouveau-né. Puis soudain, les mots susurrés font place à des monologues portés hauts et forts par les protagonistes. C’est leurs âmes qui se révèlent à nous. Ingénieuse invention qui permet de distinguer l’immédiateté de l’histoire qui se déroule devant nos yeux de leur pensée intérieure. «Tous les mêmes ces passeurs. Ils nous traitent comme des chiens ! » s’insurge le plus jeune d’entre eux. « Mon bébé ne manquera de rien » chantonne la Madone – afghane- à l’enfant comme pour s’assurer de la possibilité d’un avenir. A ce moment, parole criée et murmurée s’entremêlent, se nouent, se défont dans la confusion.

Car leur connivence vient de ce voyage du bout de l’enfer qu’ils sont en train de vivre ensemble , celui de quatre iraniens et d’une afghane qui veulent partir de leur pays pour aller s’installer dans un autre. Leur destin est tragiquement lié puisqu’ils ne forment plus qu’un. On devine que le passeur – le fameux Khosro- leur a surement ordonné de se cacher là sans un bruit sans un mot.

La peur au ventre, on retient notre souffle en épiant le moindre mouvement qui pourrait les mettre en danger. Et si le nourrisson se mettait à hurler ? Mais étrangement il n’émet aucun bruit « Mon bébé tu dors ? Fais moi signe que tout va bien » lui supplie sa mère qui au fil des secondes devient de plus en plus pressente. « Khosro lui a donné des somnifères et si la dose était trop élevée ? » s’inquiète-t-elle. Tandis que le rythme s’accélère et que notre rythme cardiaque augmente, Amineh l’autre jeune femme commence à perdre pied, « Je tombe, je vais tomber je n’en peux plus ». Non retiens-toi ! lui somment ses compagnons d’infortune. Bang ! Un coup de fusil résonne dans les airs tandis que la scène se plonge dans une obscurité totale.

Voilà qu’on les retrouve sous une Lune qui a fait son apparition accompagnée d’une musique douce et apaisante. Ils sont toujours cinq mais le nourrisson a disparu. Plus que jamais immobiles et encrés dans le sol, une ombre se dessine à leur pied. Ce sont des arbres. Enracinés dans le sol, ils monologuent sur le printemps, la lune, la vie, leur souvenir. La poésie est à l’honneur. Le silence aussi. Celui de la mort et d’une odyssée qui s’achève dans les ténèbres.

Une pièce poignante qui donne à réfléchir et un jeu d’acteurs époustouflant.

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copyright Margaux Kolly

 

Deux questions à Seyed Kamaleddin Hashemi lors du Q&A à Bozar

Q&A : « La pièce aborde-t-elle la question iranienne de l’émigration ou celle plus universelle ? »

SKH : Le thème est universel. On a voulu s’interroger sur la définition même de l’émigration, du fait de quitter sa terre natale pour aller ailleurs. Dans cette démarche de partir, l’individu voit deux forces opposées s’affronter : d’une part la volonté de quitter son pays d’origine et celle d’autre d’aller dans un autre pays qui peut refuser l’accès. Dans ce cas là, l’individu s’immobilise à un point particulier de son parcours. C’est cette situation statique que nous avons voulu mettre en exergue.

Q&A : « L’histoire est-elle basée sur des faits réels ? »

SKH : Elle s’inspire de la réalité mais pas sur des témoignages concrets. On sait que quand les gens veulent traverser la frontière, il y a souvent un ou plusieurs moments où le guide leur demande de s’immobiliser le temps que le danger passe. Bien sur dans la vie réelle cet instant ne dure que quatre ou cinq minutes. Nous avons pris ce moment précis et l’avons étiré autant que possible.

 

« On which wind will you ride » de Seyed Kamaleddin Hashemi ( Iran), Palais des Beaux-Arts Bruxelles. 27&28 janvier 2017

Seyed Kamaleddin Hashemi dramaturgie, mise en scène, vidéo, éclairages – Seyed Jamal Hashemi assistance mise en scène, texte – Shiva Falahi comédienne – Sonia Sanjaricomédienne – Mohammad Abbasi comédien – Kazem Sayahi Saharkhiz comédien – Ankido Darash créateur son – Hamed Nejabat comédien – Danial Tayebian vidéo – Negar Nemati costumes

Biographie Bozar

Seyed Kamaleddin Hashemi (1976) a grandi à Chiraz, en Iran. Il est auteur, acteur, metteur en scène et directeur de théâtre. En 1995, il a rejoint le Mehr Theatre Group. En 2006, il a écrit It’s a Good Day to Die, une pièce consacrée à la guerre Iran-Irak, qui a été censurée. Le tremblement de terre à Bam lui a inspiré Half-Open Doors. La première d’On Which Wind Will You Ride a été présentée à Fribourg en 2015.

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Sanam Khatibi: Artiste super-addictive chez Super Dakota

16 Déc
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Sanam Khatibi, Un my sweetheart’s arms, 2016, Oil and pencil on canvas, 140 x 180 cm

En apercevant de loin les toiles grands formats de Sanam Khatibi l’on découvre des paysages majestueux presque idylliques où la végétation se déploie avec grâce et subtilité. Jeunes femmes nues « ingresques » et animaux peuplent ce jardin « édénique » aux couleurs harmonieuses. Il faut s’approcher pour se rendre compte de notre erreur de jugement, car ces « innocentes » dans leur plus simple appareil ne sont pas les jeunes filles en fleur que l’on pensait apercevoir. Non. Elles, préfèrent dévorer, tuer, ou s’accoupler avec animaux et créatures hybrides. « Ce sont des femmes-prédateurs qui chassent pour survivre. Il s’agit ici de survie ». Troublant. Leurs visages angéliques et juvéniles se voilent de malice voire de perversion. « Ces femmes n’ont aucun moralité. Elles jouent, s’amusent à faire mal. C’est toute cette dualité entre le mal et le plaisir qui me fascine. Ce plaisir que l’on a parfois en faisant mal » confie la jeune artiste iranienne.

Dans ce jardin d’Eden inversé, des carcasses gisent au sol, lapins et gibiers sont pendus éventrés, méduses et serpents malmenés par les mains de ces amazones. Une mise en lumière de la bestialité et l’aspect carnivore caractéristiques du travail de Sanam Khatibi « qui  tourne essentiellement autour de l’animalité, de cet état primitif que l’on a ».

Les paysages merveilleusement inquiétants représentent des scènes de chasse inspirées des tapisseries aussi bien occidentales qu’orientales que la mère de l’artiste avait pour habitude de collectionner mais aussi des histoires contées dans son enfance, tirées du célèbre poème épique perse « Shâh Nâmeh » ( » Le Livre de Rois » ) de Ferdowsi.

Les félins, très nombreux dans l’oeuvre de la jeune femme, font échos aux bandes dessinées de Tarzan qu’elle affectionnait tant mais aussi à un séjour dans une ferme en Afrique où elle s’occupait de guépards. Sur des photos, on la voit sereinement marcher à côté d’eux comme s’ils n’étaient que de gros matous inoffensifs. Toujours pleine de surprises, elle nous révèle avoir sérieusement envisagé le métier de fauconnier.

Et puis, il y aussi ces innombrables serpents qui apparaissent aussi bien à l’intérieur de ses toiles qu’à l’extérieur, posés à terre sous forme de sculptures. « J’ai toujours aimé  les animaux , mais j’ai une phobie des serpents! Petite en Iran, j’avais l’habitude de les attraper et de les enfermer dans un bocal avec une grenouille pour voir qui tuait l’autre le premier. Un jour j’en ai attrapé un très gros et j’ai mis une pierre dessus. Mais il s’est échappé dans la maison et personne n’a dormi cette nuit-là. Je pense que ma phobie remonte à cet événement « . Une révélation d’autant plus étonnante que leur présence dans son travail n’a rien de thérapeutique:  » J’ai surtout réalisé que j’ai une sorte de fascination et d’attirance pour tout ce qui  m’effraie. J’aime cette frontière qui existe entre nos désirs et nos peurs ». 

Impossible enfin de ne pas remarquer l’omniprésence féminine. Ces amazones bien que vulnérables dans leur nudité exaltent puissance et indépendance, hommage surement à sa regrettée mère:  » Cétait une lionne, une force de la nature. Je n’ai pas vraiment eu de rôle-modèle paternel d’où peut-être aussi l’absence d’homme dans mon travail . » 

Le courage, le dépassement de soi, l’attrait du danger et de la difficulté, les femmes-prédateurs autant d’éléments que l’on retrouve avec un plaisir non dissimulé dans le travail sublime de précision de Sanam Khatibi. Une artiste à l’univers fascinant qu’il faut suivre de très près.

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SANAM KHATIBI Juicy Lucy, 2016 Oil and pencil on canvas 160 x 200 cm
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SANAM KHATIBI Juicy Lucy, 2016 Oil and pencil on canvas 160 x 200 cm

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de g. à dr.: SANAM KHATIBI, De ta salive qui mord, 2016 Oil, oil bar, pastel and pencil on Paper, wooden frame 150 x 172 cm SANAM KHATIBI, If I had a tail, 2015 Oil and pastel on canvas 50 x 60 cm

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SANAM KHATIBI There is something about a man in uniform , 2016 Oil and pencil on canvas 160 x 200 cm

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Sana Khatibi, De ta salive qui mord, 2016. oil, oil bar, pastel and pencil on paper, wooden frame, 150 x 172 cm

L’ INTERVIEW EXPRESS!

artbruxelles: Tes artistes de prédilection?

Sanam Khatibi: Carol Rama, Henry Darger, Louise Bourgeois.

artbruxelles: Tes livres?

Sanam Khatibi: « Dracula » de Bram Stroker, « Le Parfum »de Patrick Süskind et les bandes dessinés de Tarzan.

artbruxelles: Musique du moment?

Sanam Khatibi: Billie Holiday.

artbruxelles: Une journée avec?

Sanam Khatibi: Carol Rama sans hésitation!

artbruxelles: Humeur du jour ( N.B. J’ai rencontré Sanam Khatibi le jour où l’on venait d’apprendre la victoire de Donald Trump à la présidentielle!)

Sanam Khatibi ( qui perd son sourire): De très mauvaise humeur. Je suis très inquiète pour notre avenir.

Sanam Khatibi  » Le jardin décomposé », à Super Dakota jusqu’au 21 décembre, rue Washington 45, Bruxelles. www.superdakota.com

Crédit photos @Super Dakota

Mélanie Golringue Orang-Khadivi

Le théâtre iranien à l’honneur à Bozar

12 Juil

Basé sur des faits réels contemporains, Ham Havâyi- A bit more everyday, est un docu- théâtre écrit par la talentueuse Mahin Sadri racontant l’histoire de trois femmes iraniennes: Mahnaz Dalir Rooy Fard, veuve d’Abbas Doran, pilote de guerre et héros national tué pendant la guerre Iran-Irak. Shahla Jahed, maîtresse d’une star du football iranien, condamnée à mort pour le meurtre de la femme de celui-ci. Enfin, Leyla Esfandyari, célèbre grimpeuse de haute montagne, morte lors d’une expédition dans l’Himalaya.

C’est dans l’intimité de leurs cuisines respectives, qu’elles racontent leurs histoires aux destins tragiques. Sans jamais interagir entres elles, les protagonistes s’adressent directement aux spectateurs, délivrant tour à tour des monologues où humour et drame s’entrechoquent. Dans une sublime mise en scène (concoctée avec soin par Afsaneh Mahian), Mahnaz, Shahla et Leyla nous confient leurs mots, tour à tour, chuchotés, hurlés, rieurs, suppliants, au rythme des avions qui décollent, des nouvelles de Radio Bagdad, de la cacophonie des ustensiles de cuisine. Dans leur longues robes noires, les comédiennes se déplacent avec grâce, rangent, rient aux éclats, sans jamais nous faire perdre le fil de leurs histoires, tant leur présence est envoûtante. Une perle du théâtre iranien menée avec brio par trois comédiennes qui vous laisseront le souffle coupé.

 

Entretien avec Mahin Sadri (Ecrivaine et actrice auprès du Mehr Theater Group d’Amir Reza Koohestani. Elle a gagné le prix du meilleur texte en 2015 lors du Festival International de Théâtre de Fadjr)

Artbruxelles : «  Pourquoi avoir choisi d’écrire l’histoire de ces trois femmes qui n’ont à la base rien à voir l’une avec l’autre ?

Mahin Sadri : D’abord je trouvais leurs histoires étranges et je me suis donc énormément documentée sur chacune d’elle. Ensuite, elles parlent toutes les trois d’amour, d’un amour inconditionnel mais chacune à leur manière. Enfin, elles partagent le goût du risque et il était important pour moi de montrer leur potentiel et leur force.

Artbruxelles « Y’a t-il un message politique ? »

Mahin Sadri : « Non je n’aime pas les messages politiques. Ce n’est pas mon rôle, je suis une artiste, une comédienne, un écrivain. Je raconte des histoires. Si je voulais faire passer un message politique je ne le ferais pas à travers un texte que j’ai mis deux ans à réaliser, mais je prendrais plutôt la parole dans mon pays lors d’une conférence. Par contre, je déroule en arrière-plan une frise chronologique de l’histoire de l’Iran qui débute avec la Guerre Iran-Irak (1981-1989) et qui prend fin lors de la Révolution Verte en 2009.

Artbruxelles : « Mais les médias occidentaux aiment bien toujours voir une corrélation entre l’art et la politique. »

Mahin Sadri : Je ne pense pas que ce soit que le fait des occidentaux, c’est la même chose en Iran et plus globalement au Moyen-Orient. Parler de l’air devient politique !

Artbruxelles : « Le titre en iranien «  Ham Havayi » est très intriguant…

Mahin Sadri : Cela fait référence au processus d’adaptation du corps aux changements de pression climatique lors des excursions en montagne. La montagne est un environnement qui m’attire énormément. Là haut, tout devient plus exagéré, il y a un climax dramatique unique.

Artbruxelles: La pièce a eu un énorme succès en Iran et en Europe

Mahin Sadri : Oui, lors du Festival International de Théâtre de Fadjr 2015, Elham Korda et Setareh Eskandari ont été sacrées meilleures actrices. Nous sommes aussi très présents dans les tournées européennes.

A ne pas manquer la pièce qui sera d’ailleurs à Paris dans le courant du mois d’Octobre 2016!

A bit more everyday- Ham Hâvayi

Mahin Sadri texte – Afsaneh Mahian mise en scène – Setareh Eskandari comédienne – Elham Korda comédienne – Baran Kosari comédienne – Manouchehr Shoja costumes, création lumières, scénographie – Mohammad Reza Jadidimusique, technicien son

 

 

 

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